POURQUOI ET COMMENT PARLER DU 11 NOVEMBRE

Publié le par Professeur L

Comment transmettre la mémoire liée à la Première Guerre mondiale ? Le rôle du théâtre, du chant et de la fiction.

L'exploitation ouvrière dans les usines d'armement et la condition des Poilus pendant la Première Guerre mondiale constituent des expériences-limites que la simple recherche documentaire et les discours ne pourront jamais transmettre dans leur singularité. Il s'agit d'expériences traumatisantes, ayant engendré un processus de déshumanisation, abolissant jusqu'à la conscience même d'exister. Ce que nos aïeux ont vécu dans les usines et les tranchées relève de l'indicible. C'est pourquoi le simple témoignage ne suffit pas. Il faut faire intervenir un véritable travail d'imagination, et donc de fiction, pour restituer la réalité de ce que les ouvrières et les Poilus ont vécu dans leur chair. D'où le recours à la fiction, détour incontournable de la conscience pour accéder au réel.

De surcroît, le théâtre et la chanson apparaissent comme des champs artistiques privilégiés pour permettre aux élèves du XXIème siècle de se réapproprier cette mémoire, puisque l'art dramatique, comme le chant, permettent véritablement d'incarner un personnage, d'adopter son point de vue, et d'épouser les tiraillements de son âme.

D'autre part, croiser chansons du patrimoine et expression dramatique permet de comprendre que le chant implique un jeu d'acteur, et que le théâtre implique un travail sur la modulation, la nuance, l'intensité, le rythme, afin de mieux exprimer les sentiments évoqués.

Pourquoi parler des femmes pendant la Première Guerre mondiale ?

Evoquer la condition des femmes pendant la Première Guerre mondiale permettait de faire un travail d'histoire sur l'évolution de la condition féminine au XX ème siècle, mais également de comprendre que la guerre a eu des impacts psychologiques, sociaux et économiques profonds non seulement sur le front, dans les tranchées, mais encore à l'arrière, dans les foyers.

De plus, un passage consacré à la voix féminine favorise l'expression lyrique des sentiments, le langage des émotions et de l'intime, afin de donner à l'ensemble une coloration plus intense et plus humaine.

En effet, en établissant un parallèle entre la condition ouvrière des femmes à l'usine et la condition des soldats dans les tranchées, les élèves pouvaient ainsi découvrir une nouvelle conception de l'héroïsme. Le héros n'est pas une personne qui devient une machine à tuer. Etre un héros, c'est apprendre à conserver en soi, face aux épreuves de la vie, une part d'humanité. Nul doute que c'est là certainement un des enseignements majeurs de cette mémoire de la Première Guerre mondiale, qui n'a de sens que si elle demeure vivante, grâce à la culture et au travail de création.

Voici donc le texte écrit et joué par les élèves de 3eB, sous forme de choeur tragique, qui mêle dans son développement plusieurs axes majeurs du programme de français en troisième : le lyrisme et l'engagement, l'argumentation, le réinvestissement des codes et des motifs de la tragédie, l'écriture de soi et l'écriture testimoniale.

La Chanson de Craonne

Poilu 1 : Ma chère femme,

Poilu 2 : C'est sous les bombardements, au cœur de l'apocalypse, que je prends ma plume.

Poilus : Là où la mort

Poilu 3 : nous guette à chaque instant.

Poilus : Là où la peur

Poilu 4 : nous envahit de jour en jour.

Poilus : Cette peur

Poilu 5 : qui vous suit pour vous dire que la mort est proche,

Poilu 6 : et qu'elle peut vous emporter à tout moment.

Poilu 7 : Par où commencer ?

Poilu 8 : Comment t'expliquer les souffrances de la guerre ?

Poilu 9 : Je pense qu'aucun mot n'est assez fort pour décrire l'enfer qui se présente sous mes yeux.

Poilu 10 : Nous venons de subir de terribles pertes.

Poilu 11 : Les Allemands nous ont attaqués en pleine nuit, quand la majorité de nos soldats dormaient encore.

Poilu 1 : Nous fûmes tous pris de panique, et le désastre commença.

Poilus : Des cadavres

Poilu 2 : partout,

Poilus : des cadavres

Poilu 3 : gisant sur le sol,

Poilus : des cadavres

Poilu 4 : accrochés au fil barbelé.

Poilu 5 : Je vis devant moi mon seul ami,

Poilu 6 : mon camarade,

Poilu 7 : mon frère d'armes,

Poilu 8 : explosé avec une bombe jetée par nos ennemis.

Poilu 9 : Mes yeux furent brouillés par la poussière.

Poilu 10 : Je ne vis alors plus qu'une seule couleur :

Poilu 11 : le rouge,

Poilu 1 : comme si la terre elle-même était blessée.

Poilu 2 : Nous nous préparons à une nouvelle attaque, pour venger les nôtres.

Poilu 3 : Allons-nous survivre ?

Poilu 4 : Serons-nous massacrés, ou enterrés vivants sous les obus ?

Poilu 5 : Connaîtrons-nous à nouveau la joie de vivre ?

Poilu 6 : Personne ne le sait, mais tout le monde l'espère, alors que nous attendons au creux de l'enfer.

Poilu 7 : Pour aller jusqu'aux tranchées ennemies, nous devrons passer sous les fils barbelés,

Poilus : marcher

Poilu 8 : sur nos camarades tombés au combat,

Poilus : marcher

Poilu 9 : sur les corps allemands ou français, défigurés par les balles.

Poilu 10 : Nous devrons

Poilus : marcher

Poilu 5 : vers notre mort.

Poilu 11 : Comment peut-on survivre face aux balles, alors que nous n'avons rien pour nous protéger, à part les corps de nos frères déjà tombés ?

Poilu 1 : Sur le champ de bataille,

Poilu 2 : face à la mitraille,

Poilu 3 : il n'est plus question de talent, de gloire, de courage ou de force.

Poilu 4 : Seule la chance peut nous épargner.

Poilu 5 : Face aux explosions, nous réagissons comme des bêtes sauvages pourchassées et assoiffées de sang.

Poilu 6 : Et quand nous croyons que tout est fini, une odeur de charnier vient se mêler au feu.

Poilu 7 : Cette puanteur nous donne la nausée.

Poilu 8 : Alors, le paysage devient noir.

Poilu 9 : Terriblement noir.

Poilu 10 : Noir comme la nuit.

Poilu 11 : Noir comme la mort.

Poilu 1 : Entre chaque combat, de longs moment d'attente. Il nous semble attendre une éternité. Poilu 2 : C'est dans ces moments d'attente que nous avons tout le temps d'observer avec abomination ce champ de bataille.

Poilu 3 : La terre retournée.

Poilu 4 : Un cimetière à ciel ouvert.

Poilu 5 : En observant ce champ de bataille,

Poilu 6 : ce champ de carnage,

Poilu 7 : de terreur,

Poilu 8 : de désespoir,

Poilu 9 : de destruction et de mort,

Poilu 10 : en observant tout ça, j'ai du mal à m'imaginer ce qu'il pouvait y avoir avant. Avant cette guerre ignoble.

Au bois Leprêtre

Femme 1 : Mon amour, j'ai lu ta lettre et je comprends la souffrance que tu endures chaque jour. Femme 2 : Nous, les femmes, nous avons été sollicitées pour travailler à l'usine dans le but de participer à l'effort de guerre.

Femme 3 : Epuisées,

Femme 4 : à bout de force,

Femme 5 : presque inertes,

Femme 6 : nous construisons des machines à tuer, à vous tuer.

Femmes : Des armes

Femme 7 : qui causeront vos pertes,

Femmes : Des armes,

Femme 8 : seulement pour gagner de quoi acheter une baguette.

Femme 9 : Juste de quoi survivre pour résister à ce cauchemar.

Femme 10 : Le bruit des machines nous détruit les tympans jusqu'à ce qu'on n'entende plus notre cœur battre.

Femme 11 : Nous devenons les esclaves de ces affreuses machines,

Femmes : ces machines

Femme 12 : qui nous mangent de l'intérieur.

Femmes : Ces machines

Femme 13 : ce sont comme des ogres qui nous dévorent petit à petit.

Femme 14 : Nos patrons ont oublié que nous sommes des êtres humains.

Femme 1 : D'ailleurs, dans ce métier, notre intelligence ne nous sert à rien.

Femme 2 : Plus de 6500 femmes sont au service de ces engins destructeurs.

Femme 3 : Ces femmes, plus maigres les unes que les autres, sont de plus en plus fragiles, à cause de ces obus de 7 kilos.

Femmes : Chaque jour,

Femme 4 : je porte 2500 obus, soit 35 000 kilos.

Femmes : Chaque jour,

Femme 5 : 11 heures de travail acharné,

Femme 6 : sans repos,

Femme 7 : sans relâche,

Femme 8 : sans s'asseoir,

Femme 9 : pour ne jamais vous voir revenir.

Femme 10 Les odeurs sont inimaginables :

Femme 11 : odeurs de pieds,

Femme 12 : de transpiration

Femme 13 : et d'acier brûlant.

Femme 14 : Et cette chaleur étouffante !

Femme 1 : J'étais fraîche et forte avant de travailler à l'usine.

Femme 2 : Mais aujourd'hui, je ne sens plus ni mes bras, ni mes jambes,

Femme 3 : et le lendemain tout recommence.

Femme 4 : Mon dos souffre le martyre et j'ai la peau collée aux os.

Poilu 11 : Je n'ai qu'une envie : te retrouver.

Femme 5 : Tu me manques.

Poilu 1 : Je n'en peux plus de ce carnage, de ces monstres qui étaient avant de simples humains.

Femme 6 : Sois fort.

Poilu 2 : La guerre nous a-t-elle à ce point transformés ?

Femme 7 : Tu seras toujours mon époux.

Poilu 3 : J'ai tellement peur de devenir comme eux, attiré par le sang et la violence ! J'ai besoin de te revoir.

Femme 8 : Tu n'es pas un monstre.

Poilu 4 : Cette guerre va bientôt me déshumaniser et je deviendrai moi aussi une machine à tuer.

Femme 9 : Reviens-moi. Pour qu'on puisse vivre une nouvelle vie, pour oublier l'horreur de la guerre.

Poilu 5 : L'image de ton visage s'estompe au fur et à mesure que l'on m'oblige à tuer un être humain contre mon gré.

Poilu 6 : Dans mes rêves, pourtant, tu réapparais.

Femme 11 : Le soir, quand je vais me coucher dans notre lit, il me manque ta présence qui autrefois était si réconfortante. Je me souviens encore de cette dernière nuit. T'en souviens-tu ?

Poilu 7 : Je me remémore le parfum de tes cheveux.

Femme 12 : Moi, je ne l'oublierai jamais. Quand tu me prenais dans tes bras protecteurs et chaleureux

Poilu 8 : La douceur de ta peau.

Femme 13 : quand tu me caressais

Poilu 9 : Le palpitement de ton cœur.

Femme 14 : tout mon être te désirait.

Poilu 10 : L'éclat de tes yeux.

Femme 1 : Ton souffle sur mon cou qui me faisait frissonner

Poilu 11 : Tes bras chaleureux.

Femme 2 : tes baisers brûlants,

Poilu 1 : Ton sourire angélique.

Femme 3 : tes doigts doux et fins qui parcouraient chaque parcelle de mon corps

Poilu 2 : Et ta bouche, à la fois fine et voluptueuse.

Femme 4 : à ce moment-là, le temps s'était arrêté, et nous étions unis à jamais.

Poilu 3 : Tout ton être me manque.

Femme 5 : Nous espérons ton retour de tout notre cœur.

Poilu 4 : Je vais bientôt mourir, je le sais.

Femme 9 : Je dis « nous », car tu vas bientôt être papa.

Poilu 5 : Je le sens.

Femme 10 : Cet enfant est le fruit de notre union, de notre amour éternel qui nous lie pour toujours.

Poilu 6 : Ne m'en veux pas, mais je suis à bout.

Femme 11 : Il faut que cet enfant soit ta force,

Femme 12 : ton espoir,

Femme 13 : ta joie,

Femme 14 : ta volonté de survivre à toute cette atrocité.

Poilu 7 : Je finis cette lettre en t'embrassant.

Femme 12 : Ta présence nous manque,

Femme 13 : ta voix nous manque,

Femme 14 : ton sourire nous manque.

Poilu 8 : Je t'embrasse de tout mon cœur.

Poilu 9 : Pourvu que le Seigneur nous vienne en aide !

Femme 1 : Ne perds pas espoir,

Femme 2 : pour moi

Femme 3 : pour notre enfant,

Femmes : pour nous.

Poilu 10 : Je donnerais cher pour être loin d'ici,

Poilu 11 : arrêter cette absurdité,

Poilu 1 : cette horreur,

Poilu 2 : ce carnage.

Femme 4 : Ne nous laisse pas seuls. Je fonds de désespoir de ne plus te voir.

Femme 5 : Nous sommes fiers de toi,

Femme 6 : fiers de ton courage.

Poilu 3 : Espère et prie pour mon retour.

Poilu 4 : Prie pour un monde

TOUS : de paix

Poilu 5 : Bats-toi pour un monde meilleur,

Poilu 6 : pour un monde

TOUS : d'amour et de liberté !

Le Soleil

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