"Demain" de Robert Desnos par les 3eB

Publié le par Professeur L

La Liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix, 1830, Musée du Louvre, Paris.

La Liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix, 1830, Musée du Louvre, Paris.

Année scolaire 2015-2016 – Collège Jules Vallès de Saint Leu d'Esserent

Niveau troisième – séquence 4 : résister par l'art et la littérature

Séance 1

Support : « Demain » de Robert Desnos (1942)

Objectif : découvrir un poème implicite, lyrique et engagé ; comprendre que la poésie est une arme morale et spirituelle au service de la Résistance

 

            Ce poème « Demain » de Robert Desnos est écrit en 1942 sous l'Occupation pendant la Seconde Guerre mondiale. Après la débâcle, l'armistice est signée à Rethondes le 22 juin 1940. Le 24 octobre 1940, a lieu l'entrevue entre Pétain et Hitler à Montoire qui établit les bases de la collaboration active avec le IIIe Reich. Le gouvernement français, sous la férule du Maréchal Pétain à Vichy, perd le contrôle des trois cinquièmes du territoire national qui sont occupés par l'Allemagne. Selon cet accord, deux millions de prisonniers le resteront jusqu'à la victoire définitive de l'Allemagne en Europe, et la France paiera l'entretien des troupes d'occupation allemandes. Pétain installe à Vichy son gouvernement dans la zone occupée. L'Alsace et la Lorraine sont purement et simplement annexées par le Reich, de même que la zone industrielle et minière du Nord-Pas-de-Calais est rattachée à la Belgique qui est également soumise à Hitler. Une muraille de fer et de barbelés et de blockaus est mise en place : c'est le Mur de l'Atlantique, pour prévenir tout débarquement des troupes alliées contre l'Allemagne. Enfin, les troupes italiennes occupent le Sud-Est de la France. La France, en tant que nation une et indivisible, et en tant qu'Etat souverain, n'existe plus. Elle est morcelée, divisée, fragmentée, démantelée. En 1942, les forces hitlériennes conquièrent encore de nouveaux territoires en Afrique et sur le front de l'Est. Face à l'avancée des troupes alliées en Afrique du Nord, l'armée allemande finit par envahir et occuper l'intégralité du territoire français. Dans ce contexte géopolitique particulièrement tendu et hostile, des Français jaloux de leur indépendance et opposés aussi bien à Hitler qu'à Pétain décident de s'organiser pour résister. Le 18 juin 1940, l'appel du général de Gaulle sur les ondes de la BBC à Londres est considéré comme l'acte de naissance de la Résistance. Celle-ci prend plusieurs formes, mais montre à chaque fois le refus de la domination du vainqueur. Elle diffuse d'abord une contre-propagande hostile à l'occupant, par des graffitis sur les murs, des publications clandestines, de la simple feuille au journal, comme Combat. Elle prend également une forme militaire. Elle est réprimée sévèrement par le régime hitlérien, mais également par le régime de Vichy. Les Résistants, appelés « partisans » par les Allemands et « terroristes » par les collaborationnistes, sont persécutés, pourchassés et, quand ils sont pris, ils sont torturés, emprisonnés, puis soit fusillés, soit déportés dans les camps de concentration en Allemagne et en Autriche. Quand les Résistants sont reconnus comme Juifs, tziganes ou homosexuels, ils peuvent être directement envoyés dans les camps d'extermination en Pologne. Face à cette situation qui a plongé la France dans une ère de ténèbres, les patriotes qui refusent l'armistice, la capitulation et la collaboration comprennent que la Résistance est d'abord morale et spirituelle. Il faut d'abord redonner du courage et de l'espoir aux Français, et enrôler les plus déterminés et les plus intelligents.

            C'est pour obéir à cette volonté d'encouragement et d'enrôlement dans la Résistance que Robert Desnos, lui-même résistant (il sera fait prisonnier, emmené au camp d'internement de Compiègne, avant d'être déporté et de mourir au camp de concentration de Bergen-Belsen 1945, quelques jours après sa libération), décide de composer ce poème. Il est structuré en alexandrins, composé de trois quatrains et les rimes sont croisées. La forme est donc traditionnelle. Le texte est court et le vocabulaire est facile à comprendre. Le poème se déploie donc en trois mouvements. La première strophe montre l'engagement personnel de l'auteur. La deuxième strophe dresse un tableau des activités clandestines de la Résistance. Enfin, la troisième strophe montre l'affirmation de l'espoir comme principe moral nécessaire et tout-puissant.

           

            Ce poème est lyrique car l'auteur exprime ses sentiments personnels, intimes, et il est animé par l'espoir. Le champ lexical du temps est abondant : « demain », « le temps », « matin », « soir », « mois », « nuit », « aurore », de même que celui de la souffrance : « souffrant », « entorses », « gémir ». L'auteur utilise des métaphores pour comparer l'Occupation à la nuit et l'allégorie de la Libération à l'aurore. Dans le vers 3, le poète emploie une personnification du temps : « le temps, vieillard souffrant de multiples entorses ». Cette figure de style lui permet d'insister sur la dimension cosmique du temps et de l'Histoire. Les « entorses » font référence aux nombreux crimes et catastrophes qui ont ensanglanté l'Histoire. L'hyperbole du vers 1 : « âgé de cent mille ans » permet de montrer toutefois la force de l'espoir, qui est le moteur de la Résistance. Dans le vers 2, l'interjection « ô » (plus précisément il s'agit d'un vocatif qui sert à appeler quelqu'un en le priant) montre le désir du poète de retrouver la marche du temps. A la différence de la plupart des poètes lyriques, Desnos ne veut pas retenir le temps. Il veut au contraire qu'il se réenclenche, qu'il file à nouveaux. Car l'Occupation a sonné le glas du temps. Tout se passe comme si l'Occupation se réduisait à un présent permanent, à la mort du temps et de l'Histoire. C'est pourquoi l'auteur crée un chiasme et une antithèse dans le vers 4 : « le matin est neuf, neuf est le soir. » Ces procédés permettent d'insister sur son désir de nouveauté et de changement. Les connecteurs logiques « or » et « mais » dans les strophes 2 et 3 servent à argumenter et à prouver que la libération est proche, ce qui est une raison d'espérer.

 

            La deuxième strophe permet de passer du je lyrique au « nous » des Résistants. L'action du poète s'inscrit dans une stratégie collective qui est celle du réseau des Résistants. La deuxième strophe est donc consacrée à la description des activités clandestines de la Résistance. On remarque que ces activités sont secrètes : « nous parlons à voix basse et nous tendons l'oreille ». L'emploi du « jeu » dans la deuxième strophe symbolise la liberté qu'ils cultivent et qu'ils espèrent. On comprend également que cette activité est pénible et fatigante : « depuis trop de mois nous vivons à la veille ». La fatigue est renforcée par l'emploi des parallélismes aux vers 5 et 6. Il s'agit d'une activité nocturne et dangereuse au cours de laquelle les Résistants apparaissent comme les gardiens de « la lumière et du feu ». Il s'agit bien sûr ici de la lumière de la liberté et de l'espoir, du feu patriotique et républicain. Le feu symbolise également le progrès et la civilisation. La Résistance est semblable à Prométhée, le Titan qui avait volé le feu aux dieux pour le donner aux hommes. De même que Prométhée s'est sacrifié pour les hommes, de même la Résistance se sacrifie pour la patrie. La Résistance a une fonction et une mission prométhéennes. Il s'agit de rétablir la liberté, le progrès et la civilisation contre la dictature, la régression et la barbarie nazie et collaborationniste. Les Résistants sont les gardiens de la mémoire également, donc de l'identité française et de ses valeurs : la liberté, l'égalité et la fraternité. C'est ce que révèle les vers 9 et 10 : « Or, du fond de la nuit, nous témoignons encore/de la splendeur du jour et de tous ses présents ». L'antithèse entre la nuit et le jour renforce le caractère précieux et la force de la liberté et de la civilisation. Le « présent » qu'espèrent les Résistants s'opposent à Pétain et à Hitler, qui appartiennent selon eux à un passé barbare.

 

            Le but de ce poème est de faire appel à la Résistance, de recruter, d'enrôler des Résistants, de créer une armée secrète qui lutte à la fois contre les nazis et contre les collaborateurs. En écrivant ce poème, l'auteur communique et demande aux Français de garder l'espoir, de ne pas laisser éteindre la flamme de la liberté et de la patrie. Il informe également ses concitoyens que la Résistance attend le Débarquement des alliés anglais et américains, qui finira par avoir lieu en Normandie le 06 juin 1944. La dimension implicite du texte permet à celui-ci d'être transmis en toute sécurité. Il s'agit d'un message codé qu'il faut avoir l'intelligence de décrypter. Cela permet aussi de ne s'adresser qu'aux plus intelligents, afin de recruter les intelligences nécessaires à l'élaboration de stratégies militaires efficaces au service de la Résistance. Enfin, la brièveté du poème et la simplicité des images et du vocabulaire utilisés favorisent sa mémorisation et sa transmission, non seulement pendant la guerre, mais après. Car l'absence de références historiques explicites permet de conférer à ce texte une dimension universelle. Ce poème ne s'adresse pas seulement aux Français de 1942. Il s'agit d'un poème adressé aux combattants de la liberté du monde entier, d'hier, d'aujourd'hui et de demain.

L'Enrôlement des volontaires de 1792, Thomas Couture, 1848, Musée de l'Oise, Beauvais.

L'Enrôlement des volontaires de 1792, Thomas Couture, 1848, Musée de l'Oise, Beauvais.

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