Autoportrait d'Henri Aimé Gauthé par les 1ere S4

Publié le par Professeur L

Musée franco-américain de Blérancourt, Aisne, France.

Musée franco-américain de Blérancourt, Aisne, France.

Année scolaire 2018-2019 – Lycée Cassini de Clermont-de-l'Oise

Niveau première – 1ere S4

Objet d'étude : Ecriture poétique et quête de sens

Séquence 1 : La Grande Guerre des poètes

Séance 1 : texte complémentaire 1

Synthèse élaborée à partir des commentaires de tous les élèves de la classe

Attention ! La conclusion est très longue, on ne peut et on ne doit pas faire aussi long à l'écrit pour une conclusion, mais cela peut vous indiquer toutes les possibilités de conclure.

 

« Autoportrait » d'Henri Aimé Gauthé

 

 

Henri Aimé Gauthé était le fils d'un limonadier de Château-Chinon. Durant la Première Guerre mondiale (1914-1918), il s'est engagé en tant que simple soldat de deuxième classe, probablement pour venger son frère aîné tué pendant les premiers mois du conflit. Après la guerre, Henri reprit l'entreprise paternelle. Mais c'est sous le feu de l'action qu'il écrivit un journal de guerre. L'un des textes de ce répertoire est une lettre adressée à sa correspondante de guerre Marie-Alice Jeannot. Dans cette lettre, l'auteur évoque la déshumanisation dont il est victime et il essaie dans le même temps de prouver qu'il est toujours humain, malgré l'horreur de guerre qui semble lui enlever toute dignité. Le processus de déshumanisation et la volonté d'y résister sont au cœur de ce court poème. Mais comment l'auteur montre-t-il sa déshumanisation ? Le texte se déploie en deux mouvements : tout d'abord l'auteur utilise un certain nombre de techniques d'écriture pour décrire la déshumanisation qui le ronge ; ensuite le poète lutte contre cette déshumanisation à travers l'écriture.

 

 

Tout d'abord, l'idée générale qui ressort de ce texte est celle d'un homme déshumanisé, complètement détruit moralement, sadique et sans pitié. L'auteur nous montre sa déshumanisation par un autoportrait très péjoratif. On peut observer que l'auteur développe une autocritique pessimiste en utilisant un vocabulaire négatif : « Kaiser » (vers 5), qui fait référence à l'empereur allemand Guillaume II, autrement dit l'ennemi de la France, celui qui a déclenché la guerre. Il veut peut-être montrer qu'il est aussi impitoyable que Guillaume II et ses soldats. Il utilise ensuite un voacbulaire péjoratif pour se décrire physiquement et mentalement : « des airs pervers » (vers 3), « gros et gras » (vers 9), « inélégant » (vers 12), « laideur » (vers 14). Il se sert du champ lexical de la laideur. On a l'impression que l'auteur veut dégoûter le lecteur. Cela montre à quel point il se déprécie et se rabaisse. L'adjectif qualificatif « atroces » sert à évoquer, grâce à la métaphore des « piqûres », les balles qu'il tire sur le front. Les horreurs de la guerre l'amusent. Cette phrase a pour effet de générer un certain dégoût de soi-même. Ce vers nous montre que le poète se prend pour un tueur, et plus pour un humain. Il se considère comme sans pitié et sadique, à force de faire du mal aux autres. « Gros » et « gras » au vers 9 servent à décrire son nez. Il va plus loin en décrivant son âme comme une « froide lueur » au vers 11, métaphore qui nous permet de comprendre que ce qui fait de lui un humain est mort – ou presque. Il semble porter la mort en lui. Son âme est morte. Il n'a plus aucune notion de la réalité. D'où un jugement négatif. L'auteur fait une comparaison entre sa « lèvre » et « une fraîche blessure », ce qui renforce encore plus l'idée qu'il est devenu un tueur. La couleur rouge nous fait penser au sang. Il compare sa lèvre à une blessure comme s'il était assoiffé de violence, et l'image de la « blessure » renvoie à sa propre souffrance intérieure.

De plus, l'auteur ne cesse de se dévaloriser. Il s'identifie par exemple à Don Quichotte, comme le prouve la périphrase péjorative « le chevalier de la piètre figure » au vers 13. Il se considère comme une parodie de chevalier, à l'image du héros de Cervantes. L'auteur s'identifie à un chevalier sans qualité. Il n'est plus qu'une caricature, comme le souligne l'expression « nez de caricature » au vers 9. Et, tout comme le personnage de Cervantes, il a l'impression de devenir fou au milieu de l'horreur du champ de bataille, dans les tranchées ou dans le no man's land. L'auteur se décrit donc avec un vocabulaire négatif. Il est moqueur vis-à-vis de lui-même, narquois et sarcastique. Le texte s'inscrit donc dans un registre satirique.

En outre, l'autodérision et la peinture de la déshumanisation sont mises en avant grâce à la construction du poème qui repose sur une série d'antithèses selon un parallélisme. En effet, l'auteur utilise un parallélisme dans la construction de ses vers : « Je suis doux et timide avec des airs pervers » (vers 3) a une construction parallèle au vers suivant : « J'ai les cheveux très bruns avec des fils d'argent » (vers 4). Ou encore, dans chaque alexandrin, le poète emploie une antithèse entre chaque hémistiche : « Sans être tout petit, je ne suis pas trop grand » (vers 1), ou « Je suis doux et timide avec des airs pervers ». (vers 3). Ce dernier vers révèle le combat qui se joue en lui, le tiraillement de son âme, la contamination de son esprit par la brutalité de la guerre. Ce vers est aussi intéressant car il nous fait comprendre que loin d'en faire un homme courageux et bon, la guerre le corrompt et le pervertit. La guerre rend les hommes pervers.

 

Cependant, l'auteur a aussi gardé une part d'humanité. Il ne se laisse pas absorber par ce fléau qui vit en lui. La construction en parallèle des antithèses nous indique aussi que le soldat, en écrivant ce texte, mène un combat intérieur. Il veut se persuader qu'il est encore un petit peu quelqu'un de bien ou d'humain. Il se sert du champ lexical de l'apparence humaine : « tout petit » (vers 1), « pas trop grand » (vers 1), « front large » (vers 2), « les cheveux très bruns » (vers 4), « la moustache en crue » (vers 5), « ma lèvre est rouge » (vers 10). Nous voyons grâce à ce champ lexical qu'il n'a pas encore basculté tout à fait du côté de la violence et du chaos.

Ainsi, il doute de son humanité mais il essaie de s'y accrocher. C'est pour cela qu'il s'attarde sur lui-même. Il essaie de retrouver son identité personnelle. Il semble écrire ce texte pour essayer de se libérer du monstre qui est en lui. Il tente ainsi de se purifier de ses pulsions en faisant ce qu'on appelle une catharsis. Il exprime cette lutte à travers les antithèses et les mots positifs qu'il utilise pour dresser son autoportrait : « Je suis doux et timide » (vers 3), « mon sourire » (vers 8), et « mon rire » (vers 8). Ces mots insistent sur la douceur du personnage. On peut ainsi faire un parallèle entre ce texte et le tableau de Paul Gauguin réalisé en 1889, exposé au Musée d'Orsay, qui s'intitule « Autoportrait au Christ jaune », dans lequel on voit grâce à une mise en abyme le peintre entre deux de ses œuvres, un masque primitif et le Christ jaune. Le masque sauvage représente sa part d'ombre. Il semble attiré par cette part sauvage et démoniaque, mais le Christ crucifié, par sa lumière, par l'orientation de son visage, et par son importance dans le tableau, semble l'accueillir, veiller sur lui et le protéger. Ce tiraillement mis en scène par Paul Gauguin se retrouve dans le poème d'Henri Aimé Gauthé qui se sent protégé et aimé par sa correspondante de guerre.

De surcroît, la raison principale qui l'empêche de sombrer totalement et de devenir véritablement un monstre réside dans la possibilité de communiquer avec l'arrière, et dans la confiance qu'il place en sa marraine de guerre. Il sait qu'une personne voit encore son humanité et fait abstraction de ses défauts, comme le prouve le dernier vers qui contraste avec le reste du poème grâce à la conjonction de coordination « mais » : « mais une que je sais ne voit pas ma laideur ».(vers 14) On peut voir qu'un sentiment, l'amour, lui permet de rester humain. L'écriture lui rappelle cet amour et fait donc partie de son processus de libération, de purification des pulsions et permet l'élimination de la négativité qu'il porte en lui. Il veut se débarrasser de tout ce qu'il y a de négatif en lui grâce à la poésie, et c'est sa correspondante qui lui permet cette catharsis.

 

 

Au terme de cette analyse, on comprend que l'auteur compose un autoportrait en alexandrin pour se rappeler qu'il est humain, au milieu des horreurs de la guerre. Il se sert de l'écriture littéraire et poétique comme d'une catharsis dans laquelle il montre sa déshumanisation. Il montre également que la guerre n'est plus une école du courage, de la vertu et de la virilité, mais un jeu de hasard où la mort règne et joue à la loterie. On comprend que la guerre est en réalité une entreprise de déshumanisation. On est aux antipodes du registre épique que l'on retrouve par exemple dans La Chanson de Roland, chanson de geste du XI e siècle qui glorifie la guerre. La guerre n'est plus l'occasion de défendre son pays, de prouver son patriotisme et de devenir un homme. En faisant cette guerre, on ne devient pas un homme. On devient un monstre. L'auteur nous montre le vrai visage de la guerre : celle-ci enlève la dignité de chaque soldat. L'écriture de ce poème lui permet ainsi de lutter contre la déshumanisation qui le menace en se décrivant à l'aide d'antithèses et en se raccrochant à l'être aimé. Ce texte est une sorte de fil d'Ariane qui lui permet de ne pas être dévoré par le Minotaure de la barbarie guerrière. On peut d'ailleurs rapprocher le monstre qu'est devenu le soldat, ou plus exactement le tiraillement de son âme entre la douceur et la barbarie, du roman de Robert Louis Stevenson qui s'intitule L'Etrange Cas du Docteur Jekyll et Mister Hyde. Dans ce roman aux frontières du fantastique et de la science-fiction, le héros connaît un dédoublement de la personnalité qui n'est pas sans rappeler le processus décrit dans notre poème. Ce poème d'un Poilu de la Première Guerre mondiale fait également penser au film American Sniper de Clint Eastwood, dans lequel le héros revient changé et traumatisé à jamais de la guerre en Irak. Enfin, on retrouve la question de la déshumanisation et les moyens d'y lutter grâce à l'écriture dans un livre italien de Primo Levi qui s'intitule Si c'est un homme (Se questo è un uomo). C'est le témoignage d'une des victimes de la persécution de la Seconde Guerre mondiale qui a été déportée dans un camp de concentration. Il décrit comment la guerre peut changer les personnes : aussi bien les soldats que les civils.

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