Si je mourais là-bas de Guillaume Apollinaire avec la Première S4

Publié le par Professeur L

Si je mourais là-bas de Guillaume Apollinaire avec la Première S4

Année scolaire 2018-2019 – Lycée Cassini (Clermont-de-l'Oise)

Objet d'étude : écriture poétique et quête du sens, du Moyen-Age à nos jours

Séquence 1 : La Grande Guerre des poètes

Séance 4

Lecture analytique 3

 

LECTURE ANALYTIQUE 3

 

« Si je mourais là-bas » de Guillaume Apollinaire (Poèmes à Lou, 1915)

 

Ce poème, comme tout le recueil dont il est issu, est le fruit d'une relation brève et ardente avec Louise de Coligny-Châtillon, une belle aristocrate rencontrée à Nice en 1914. Le poète imagine sa mort sur le front et en fait part à sa bien-aimée.

 

Nîmes, 30 janvier 1915

 

Si je mourais là-bas sur le front de l’armée

Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée

Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt

Un obus éclatant sur le front de l’armée

Un bel obus semblable aux mimosas en fleur

 

Et puis ce souvenir éclaté dans l’espace

Couvrirait de mon sang le monde tout entier

La mer les monts les vals et l’étoile qui passe

Les soleils merveilleux mûrissant dans l’espace

Comme font les fruits d’or autour de Baratier

 

Souvenir oublié vivant dans toutes choses

Je rougirais le bout de tes jolis seins roses

Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants

Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses

Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants

 

Le fatal giclement de mon sang sur le monde

Donnerait au soleil plus de vive clarté

Aux fleurs plus de couleur plus de vitesse à l’onde

Un amour inouï descendrait sur le monde

L’amant serait plus fort dans ton corps écarté

 

Lou si je meurs là-bas souvenir qu’on oublie

— Souviens-t’en quelquefois aux instants de folie

De jeunesse et d’amour et d’éclatante ardeur —

Mon sang c’est la fontaine ardente du bonheur

Et sois la plus heureuse étant la plus jolie

 

Ô mon unique amour et ma grande folie

 

La nuit descendrait

On y pressent

Un long un long destin de sang

Louise de Coligny-Châtillon (1881-1963), surnommée Lou par Guillaume Apollinaire (1880-1918).

Louise de Coligny-Châtillon (1881-1963), surnommée Lou par Guillaume Apollinaire (1880-1918).

Introduction

Présentation de l'auteur

  • Guillaume Apollinaire est né à Rome le 26 août 1880

  • mère polonaise et père inconnu (probablement italien)

  • passe son enfance à Monaco, Cannes, Nice

  • a voulu s'engager une première fois dans l'armée française mais a été refusé parce qu'il n'avait pas la nationalité française

  • Apollinaire n'est pas son vrai nom

  • son vrai nom est Wilhelm de Kostrowitzky

  • il choisit ce nom en référence à son grand-père maternel mais également à Apollon, le dieu de l'art et de la beauté

  • le 9 mars 1916 il obtient la nationalité française

  • le 17 mars 1916 il est blessé par un éclat d'obus à la tempe droite

  • il subit une trépanation

  • le 9 novembre 1918 il meurt de la grippe espagnole

  • il a connu de nombreuses femmes : Marie Dubois, Annie Pleyden, Marie Laurencin, Louise de Coligny-Châtillon (Lou), Madeleine Pagès et Jacqueline Kolb

  • s'est inspiré du cubisme et du futurisme

    Présentation de l'oeuvre

  • œuvre posthume (1957)

  • Guillaume Apollinaire avait le projet d'écrire et de publier un recueil de poèmes entièrement dédiés à Lou (Louise de Coligny-Châtillon 1881-1963)

  • Apollinaire ne parvient pas à réaliser le projet de son vivant

  • entre le 28 septembre 1914 et le 18 janvier 1916 il envoie à Lou quelques 220 lettres

  • au plus fort de sa relation épistolaire, il écrit à Lou plusieurs fois par jour

  • au front la correspondance avec Lou l'aide à supporter la guerre

  • Lou lui est apparue d'emblée comme un personnage poétique

  • Lou lui a permis de renouveller profondément sa poésie amoureuse

  • Lou lui a inspiré ses poèmes les plus brûlants

  • Lou plus qu'une simple amante ou destinataire constitue la matière de sa poésie

  • poèmes caractérisés par la liberté de ton, un érotisme plein de surprise et dégagé de toute considération morale

  • lyrisme intense

  • expression de plénitude amoureuse

  • ces poèmes se caractérisent par un entrelacement entre la passion et la guerre

  • union de l'érotisme et de la guerre

Présentation du texte

  • il s'agit d'une lettre écrite à Lou le 30 janvier 1915, à Nîmes

  • Apollinaire n'est pas encore au front mais tout le poème repose sur l'hypothèse probable de sa mort et sur une antithèse entre l'amour et la guerre, la vie et la mort, Eros et Tanathos

  • l'hypothèse de la mort du poète-combattant engendre un registre à la fois lyrique et pathétique

  • mais contre toute attente la perspective de la mort prochaine n'entraîne pas le seul désespoir

  • la situation de la guerre et la perspective de la mort exacerbent le désir du poète

  • la mort n'est pas une défaite mais un triomphe poétique et cosmique

    Problématique

    Comment l'auteur parvient-il à chanter le triomphe cosmique du poète démiurge à partir d'une vision lyrique de la guerre et de la mort ?

 

Annonce du plan

Le texte se déploie en 3 mouvements :

  1. Une vision lyrique de la guerre et de la mort
  2. La flambée des sens
  3. Le triomphe cosmique du poète démiurge
Calligramme de Guillaume Apollinaire dédié à Lou, intitulé " Saignante flèche".

Calligramme de Guillaume Apollinaire dédié à Lou, intitulé " Saignante flèche".

I. L'expression lyrique de l'amour et de la guerre

 

Idées, sentiments, impressions

Procédés (pronoms, champs lexicaux, figures de style, types de phrase, musicalité, temps des verbes)

 

Omniprésence de la mort violente

Condition tragique du soldat

 

 

 

Proposition conditionnelle « si je mourais là-bas » qui structure tout le poème

L'hypothèse devient de plus en probable avec l'adoption du présent de l'indicatif dans la dernière strophe : « Lou si je meurs »

Répétition du verbe mourir (vers 1, 3, 21)

Répétition des mots liés au sang : « mon sang » (vers 7), « sanglants » (vers 13), « mon sang » (vers 24)

Acrostiche final : « pressent »/ « sang »

Anaphore « je rougirais »

Anaphore « un obus », « un bel obus », « sur le front de l'armée »

Allitération en -r : vers 1 : mourais, front, armée

Répétition « d'un long » dans l'acrostiche final qui insiste sur la durée d'une guerre qui n'en finit pas de répandre le sang

 

Hantise de la disparition, de la dissolution de soi et de l'oubli

Champ lexical de la fragmentation : « éclatant », « éclaté », « fatal giclement »

« mon souvenir s'éteindrait » (vers 3), « souvenir oublié » (vers 11)

Assonance en a (éclatant, armée, éclaté, espace) vers 4 et 6

 

Expression d'une relation intime, possessive et exclusive entre les amants

Lou, Muse charnelle et nymphe du poète

Pronoms personnels « je » et « tu »

invocation lyrique : « ô Lou »

lexique affectueux : « ma bien-aimée »

déterminants possessifs : « ma », « mon », « tes », « ta », « ton »

« Lou » : diminutif affectueux de Louise : la dimension sensuelle du nom « Lou » est indéniable : on le prononce comme on donne un baiser, la liquide initiale lui confère de la douceur et le son « ou » engendre des échos avec « amour »

Allitération en « m »

« Mon unique amour »

Comparaison qui fait référence à la villa Baratier où vécurent les deux amants (Saint-Jean-Cap-Ferrat, dans les Alpes-Maritimes, en Côte d'Azur)

Phrase injonctive : « sois la plus heureuse étant la plus jolie »

 

Expression lyrique des sentiments : du phantasme, du deuil, de la nostalgie, de la joie amoureuse

Ce n'est plus Orphée qui chante l'être disparu

Orphée imagine sa propre mort et phantasme le deuil de l'être aimé

Réinvestissement de l'opposition entre amour et guerre propre à l'amour courtois

 

Utilisation du conditionnel pour exprimer le phantasme

Lexique des sentiments : « tu pleurerais », « amour », « bonheur » (vers 24)

Lexique du souvenir : « mon souvenir » (vers 3), « souvenir » (vers 21), « Souviens-t’en » (vers 22)

Antithèse dans tout le poème entre l'amour et la guerre

« l'amant » (vers 20), « un amour » (vers 19), « d'amour » (vers 23), « folie » (vers 22)

énumération et gradation : vers 22-23 : « folie », « jeunesse », « amour », « éclatante ardeur »

 

Calligramme de Guillaume Apollinaire dédié à Lou : lettre du 9 février 1915

Calligramme de Guillaume Apollinaire dédié à Lou : lettre du 9 février 1915

  1. La flambée des sens

 

Idées, sentiments, impressions

Procédés (pronoms, champs lexicaux, figures de style, types de phrase, musicalité, temps des verbes...)

Tout le poème repose sur le phantasme

Utilisation du conditionnel : « tu pleurerais », « s'éteindrait », « couvrirait », « rougirais », « vieillirais », « rajeuniraient », « donnerait », « descendrait », « serait »

 

Eloge du corps qui souligne la beauté de l'être aimé

Insiste sur l'éternité de la beauté féminine

 

« tes jolis seins roses »

superlatif : « la plus jolie »

« tu ne vieillirais point »

adjectifs qualificatifs mélioratifs : « unique », « grande »

Telescopage entre le désir et la mort : le sang versé est une autre manière de toucher l'être aimé

La mort est un prétexte à la fusion avec l'être aimé

La violence des images érotiques est l'expression de la fougue amoureuse

 

Anaphore « je rougirais »

Touches érotiques : « dans ton corps écarté », « giclement »

Vocabulaire du toucher et de la vue

Exprime un désir ardent, une passion absolue

 

« un amour inouï » : du latin novus : nouveau, qui n'a jamais existé auparavant

Parallélisme anaphorique qui exprime l'intensité du désir : « plus de...plus de...plus de »

Hyperbole : « ma grande folie »

Répétition du mot « folie » (vers 22 et 26)

Rime interne entre « fort » et « corps » (vers 20)

 

 

Calligramme de Guillaume Apollinaire dédié à Lou, daté du 9 février 1915.

Calligramme de Guillaume Apollinaire dédié à Lou, daté du 9 février 1915.

  1. Le triomphe cosmique du poète-démiurge

 

Idées, sentiments, impressions

Procédés (pronoms, champs lexicaux, figures de style, types de phrase, musicalité, temps des verbes...)

 

Le poète désire fusionner avec le cosmos : la hantise de la disparition, de l'oubli et de la dissolution de soi se transforme en phantasme de projection de soi dans l'espace.

 

Le poète aspire au désir d'ubiquité, à la démultiplication de soi.

 

Rêve de fusion entre le poète et le soleil : coïncidence entre Apollinaire et Apollon, divinisation du poète.

 

Assonances en -a, en -ou, en -on, qui expriment l'idée d'ouverture et d'infini : vers 6 : éclaté, espace ; vers 7 : mon, monde, couvrirait, tout.

Enumération et gradation à cadence majeure vers 8 et 9

Allitération en -m qui exprime l'idée de fusion : mont, merveilleux, mûrissant.

Harmonie musicale entre « amour » et « monde » grâce à l'allitération en -m (vers 19)

Le poète est un démiurge qui a le don de la beauté par un pouvoir de transmutation et de sublimation.

Ce pouvoir de transmutation produit de la surprise en créant des images inattendues et nouvelles, pleines de vie et de beauté à partir d'éléments mortifères et guerriers.

Tel Orphée, le poète transforme les machines ou les armes froides et inhumaines en fleurs merveilleuses.

Assimilation de la nature et du cosmos à un jardin divin et paradisiaque.

 

Comparaison de l'obus à une fleur (vers 5)

Allitération en b et en l et assonance en o qui renforcent l'idée d'harmonie

Allitération en -m au vers 16 qui insiste sur la correspondance et l'intimité entre le poète et le monde

Métaphore et comparaison entre les soleils et les oranges : allusion au jardin des Hespérides :

- les oranges sont appelées par le souvenir des temps heureux de la ville Baratier et de la Côte d'Azur

- « Aujourd'hui […] j'ai reçu les oranges qui m'ont rappelé le jardin des Hespérides où tu vis ma déesse, ma fable, ma mythologie. » (Lettres à Lou, 23 décembre 1914)

- ces oranges représentent tout ce que le poète a de plus précieux : image chaleureuse du soleil, rayon de lumière, touche de couleur dans l'univers sépulcral du front

- l'orange concentre tous les sentiments et toutes les aspirations du poète

- l'orange permet de télescoper les images des Hespérides, de paradis perdu, d'amour, de femmes aimées et de souvenir

- pour Apollinaire l'orange est aussi synonyme de création

Antithèse entre « vieillirais » et « rajeuniraient » 

Enumération et parallélisme anaphorique « au soleil plus de, aux fleurs plus de, plus de...à l'onde »

Champ lexical du cinéma : « lumière », « couleur », « vitesse » (inspiration futuriste)

 

 

 

 

 

 

Le poète clame que la vie est plus forte que la mort.

Le poète est un phénix dont la parole de feu recrée et renouvelle le monde.

Coïncidence des opposés : l'amour et la guerre, la vie et la mort, l'eau et le feu.

La parole poétique a le pouvoir d'immortaliser le poète, de rendre présents les absents, de surmonter les obstacles spatio-temporels.

 

Enumération de mots appartenant à un lexique affectif mélioratif dans la dernière strophe : « folie », « jeunesse », « amour », « éclatante ardeur », « bonheur »

Structure emphatique : « mon sang c'est la fontaine ardente du bonheur »

Antithèse entre « fontaine » et « ardente »

Réinvestissement du motif lyrique de la « fontaine » associée aux sentiments.

 

Calligramme de Guillaume Apollinaire. Hommage à Lou.

Calligramme de Guillaume Apollinaire. Hommage à Lou.

Conclusion

Je réponds à la problématique : l'auteur parvient à chanter le triomphe cosmique du poète démiurge à partir d'une vision lyrique de la guerre et de la mort grâce à un poème original, surprenant, audacieux dans sa liberté de ton et dans l'évocation de la jouissance érotique. Dans ce poème de passion amoureuse en temps de guerre, la femme aimée se révèle l'un des moyens de garantir l'humanité du combattant. Mais surtout, grâce au pouvoir de sa parole poétique, Apollinaire parvient à dérouter les images mortifères de la guerre et à transmuer l'obsession de la mort du soldat en amour de la vie. C'est d'ailleurs ce qu'explique Apollinaire dans sa correspondance : « La vie, ô but de l'art et mon unique culte » (lettre à son ami André Billy, début 1915). Il s'agit d'oublier la guerre dans l'amour. L'amour constitue le rempart contre l'horreur et la douleur. D'où l'effort du poète pour placer l'amour partout, même où on l'attend le moins, afin de favoriser l'invasion de l'amour sur le terrain militaire. Dès lors l'amour contamine tout le texte. Ce poème constitue un véritable art poétique, ou un manifeste esthétique, puisqu'il démontre que pour Apollinaire, la vie, l'amour, la poésie sont une seule et même chose. La parole poétique fait de l'auteur un phénix qui renaît de ses cendres et qui atteint une dimension cosmique. Ce poème nous fait comprendre non seulement l'union intime entre l'amour et la poésie, mais encore l'identité entre la vie et la création. La poésie naît de la vie même. Ce poème est donc aussi une célébration du pouvoir de la parole poétique qui enchante le monde.

Je fais une ouverture :

Alors que dans le poème VIII des Poèmes à Lou, Lou devient femme-univers et anime de sa présence cosmique toute la vie du poète, dans ce poème, c'est le poète, par le pouvoir de sa parole, qui fusionne avec l'univers. De plus, on peut faire un parallèle avec le poème LI des Poèmes à Lou : « Comme un Phénix Il renaquit toujours pareil/Et son amant La vit renaître ». Le poète se compare au soleil qui darde de ses rayons une fenêtre, afin de faire comprendre que l'amante n'est rien sans le poète qui la fait exister et qui la sublime dans ses vers. Lou n'existerait pas sans Apollinaire. On comprend aussi que la lumière n'est rien sans l'ombre, de même que la poésie a besoin de la réalité sordide pour exister. De même, dans le poème IX des Poèmes à Lou, le poète s'identifie explicitement à un phénix : « Je flambe dans ta flamme et suis de ton amour / Le phénix qui se meurt et qui renaît chaque jour ». L'amour est ici synonyme de disparition et de renaissance tout à la fois grâce à la parole poétique. Enfin, le poème « Chant de l'honneur » de Calligrammes résume le projet d'Apollinaire : agir « Afin que la Beauté ne perde pas ses droits ».

Frederic, baron Leighton, né le 3 décembre 1830 à Scarborough et mort le 25 janvier 1896 à Kensington, est un peintre et sculpteur britannique de l'époque victorienne. Le Jardin des Hespérides (The Garden of the Hesperides), c. 1892, (169 × 169 cm)

Frederic, baron Leighton, né le 3 décembre 1830 à Scarborough et mort le 25 janvier 1896 à Kensington, est un peintre et sculpteur britannique de l'époque victorienne. Le Jardin des Hespérides (The Garden of the Hesperides), c. 1892, (169 × 169 cm)

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