"Fanatisme", article du Dictionnaire philosophique portatif de Voltaire, 1764, commenté par Chloé M

Publié le par Professeur L

Maurice Quentin de La Tour, portrait de Voltaire à 41 ans. 1737. Musée Antoine Lécuyer, Saint-Quentin, Aisne, France.

Maurice Quentin de La Tour, portrait de Voltaire à 41 ans. 1737. Musée Antoine Lécuyer, Saint-Quentin, Aisne, France.

Publié anonymement en 1764, le Dictionnaire philosophique portatif est conçu par Voltaire comme un condensé de toutes ses idées morales, politiques, religieuses et philosophiques. Ce dictionnaire contient 73 articles consacrés à la dénonciation de la superstition et de l’emprise de l’Eglise sur la société. A sa publication, l’œuvre fait scandale, est interdite et brûlée à Genève, à Paris et à Rome. A Abbeville, dans la Somme, un noble, le chevalier de La Barre, est accusé de posséder cet ouvrage. On emprisonne le chevalier de La Barre, on lui cloue l’ouvrage de Voltaire sur le torse, et on le brûle sur le bûcher. Dans l’article intitulé « Fanatisme », le philosophe définit l’extrémisme religieux, en montre la bêtise et la dangerosité, et examine les moyens de le combattre. Mais comment Voltaire parvient-il à convaincre et à persuader le lecteur de la dangerosité du fanatisme ? L’analyse se déploie en deux mouvements : tout d’abord l’auteur définit le fanatisme de manière à en montrer l’erreur, le ridicule et l’horreur ; puis il réfléchit aux moyens de combattre ce fléau.

 

Tout d'abord, l'auteur apporte une définition du fanatisme de manière à présenter l'erreur, le ridicule et l'horreur qu'apporte ce comportement. Dans un premier temps, l'auteur annonce que "le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que le rage est à la colère." Dans cette analogie, on compare le fanatisme à un mouvement violent provoqué par la fièvre. L'auteur établit par ailleurs un rapport intime entre le fanatisme et la superstition. En effet, la superstition est totalement éloignée de la vérité. Cet exemple renforce donc l'irrationalité des personnes fanatiques. En effet, il affirme qu'elles sont ridicules : "celui qui a des extases, des visions, qui prend ses songes pour des réalités, et ses imaginations pour des prophéties, est un fanatique novice qui donne de grandes espérances." A travers cet exemple, l'auteur présente de manière ironique les fanatiques comme des fous qui confondent la réalité avec leurs désirs, incapables de maîtriser leurs pulsions. L'auteur se moque des fanatiques à travers un registre ironique et satirique. Il apporte ici un jugement, ce qui crée chez le lecteur un sentiment de confiance ou de complicité avec l'auteur. Voltaire affirme ce qu'il pense, son ironie prouve qu'il n'a pas peur, il ose penser par lui-même et attaque les fanatiques en les tournant en ridicule, malgré les risques que l'écrivain prend en les dénonçant. Il déclare par ailleurs que ces hommes sont inconscients, à l'aide d'une antithèse ironique entre l'amour et le meurtre : "il pourra bientôt tuer pour l'amour de Dieu." Cette phrase met en lumière une contradiction entre "tuer" et "amour". L'auteur montre ainsi que les fanatiques ont un comportement opposé et contraire aux recommandations de la religion et de la Bible. La religion recommande d'aimer son prochain et condamne le meurtre, or les fanatiques vivent dans la haine et pratiquent le meurtre. De plus, pour illustrer sa définition du fanatisme, l'auteur s'appuie sur un événement tragique de l'histoire de France : le massacre de la Saint-Barthélémy : "le plus grand exemple de fanatisme est celui des bourgeois de Paris qui coururent assassiner, égorger, jeter par les fenêtres, mettre en pièces, la nuit de la Saint-Barthélémy, leurs concitoyens qui n'allaient point à la messe." Voltaire fait ici allusion à un événement tragique des guerres de religion entre catholiques et protestants. Le massacre de la Saint-Barthélemy est le massacre de protestants déclenché à Paris, le , jour de la saint Barthélemy, prolongé pendant plusieurs jours dans la capitale, puis étendu à plus d'une vingtaine de villes de province durant les semaines suivantes. Pour rappeler cet événement tragique, Voltaire emploie une énumération, une hyperbole et une gradation qui insistent sur les nombreux méfaits commis par les catholiques, mettant en avant l'atrocité de leurs crimes. En mettant en lumière l'horreur d'une telle affaire, le texte de Voltaire prend les allures d'un véritable pamphlet contre le fanatisme, d'où le caractère polémique de son œuvre.

Le Massacre de la Saint-Barthélemy de François Dubois, musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne. François Dubois est un peintre français protestant, né à Amiens en 1529 et mort à Genève le 24 août 1584.  Il est surtout connu pour son tableau, Le Massacre de la Saint-Barthélemy, peint probablement trois ans après le massacre de 1572.

Le Massacre de la Saint-Barthélemy de François Dubois, musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne. François Dubois est un peintre français protestant, né à Amiens en 1529 et mort à Genève le 24 août 1584. Il est surtout connu pour son tableau, Le Massacre de la Saint-Barthélemy, peint probablement trois ans après le massacre de 1572.

D'ailleurs, l'auteur n'accepte pas le comportement des fanatiques : "Il y a des fanatiques de sang-froid : ce sont les juges qui condamnent à la mort ceux qui n'ont d'autre crime que de ne pas penser comme eux." Voltaire établit une typologie des fanatiques : il y a ceux qui assassinent directement dans une crise de délire, et ceux qui ont réussi à prendre le masque de la justice. Ces fanatiques-ci sont d'autant plus dangereux qu'ils sont à l'époque de Voltaire protégés par la loi. Ils peuvent condamner qui ils veulent sans rien risquer en retour. Si quelqu'un est différent d'eux, ils estiment qu'il est acceptable de les punir. La conjonction de subordination "que" souligne la réaction exagérée et disproportionnée des fanatiques qui considèrent la différence de pensée comme un crime. L'auteur poursuit son accusation : "et ces juges-là sont d'autant plus coupables [...] n'étant pas dans un accès de fureur." Cette phrase insiste sur la colère de l'auteur qui ne comprend pas comment ces crimes peuvent être justifiés. De surcroît, la répétition de "d'autant plus" permet de mettre en avant la révolte de l'auteur.

En plus d'être irrationnels, incompréhensibles, violents et intolérants, les fanatiques sont entêtés. C'est ce que suggère l'auteur quand il explique que "ces gens-là sont persuadés que l'esprit saint qui les pénètre est au-dessus des lois, que leur enthousiasme est la seule loi qu'il doivent entendre." Cet exemple confirme la thèse selon laquelle les fanatiques sont des personnes qui s'acharnent à estimer qu'ils détiennent la vérité, et qui sont prêts à tout pour se faire entendre, et pour persuader le peuple qu'ils ont raison. Cet exemple souligne bien la cruauté de ces personnes. Cela effraie le lecteur. De ce fait, il prend conscience que ce sont de mauvaises personnes. Enfin, pour insister sur la monstruosité des fanatiques, Voltaire les compare à une secte, celle des Assassins, que leur chef droguait pour les pousser à commettre plus facilement leurs crimes. Le fanatisme est ainsi défini comme une drogue qui engendre la violence de ceux qui la consomment. Le fanatisme oblitère la conscience, détruit l'intelligence et pousse les gens au meurtre.

 

Ensuite, l'auteur nous livre ses réflexions sur les différents moyens de combattre ce fléau qu'est le fanatisme. Il affirme que le seul antidote véritablement efficace est la philosophie. Puisque le fanatisme est une drogue et une maladie, il faut trouver un médicament. Ce sera la philosophie : "Il n'est d'autre remède à cette maladie épidémique que l'esprit philosophique." La conjonction de négation restrictive "que" insiste sur l'unique possibilité de guérison car en effet, la philosophie a le pouvoir d'adoucir "les mœurs des hommes". Voltaire établit un lien consubstantiel entre la douceur et la philosophie. En effet, en poussant l'individu à penser par lui-même par un examen méthodique de ses idées, opinions et préjugés, on cherche non plus à avoir raison, mais à être conforme à la raison. La philosophie apparaît comme une médecine de l'âme. Dans une discussion philosophique, la pensée se construit, notamment en se frottant à la pensée des autres. Le philosophe apprend à décentrer son regard, à multiplier les points de vue. La pensée philosophique est dans son fonctionnement une pensée de la tolérance.

Avant d'identifier la philosophie comme le remède contre le fanatisme, Voltaire envisage deux autres possibilités : la loi et la religion. Mais la loi est impuissante pour prévenir le crime de ceux qui se sentent supérieurs à la loi. Et la religion, parce qu'elle repose sur la croyance et l'imagination, et non sur la raison, ne peut combattre efficacement le fanatisme, puisque le fanatisme lui-même repose sur l'imagination, la croyance et l'absence de raison. C'est aussi la raison pour laquelle la religion peut renforcer les délires du fanatique. Dès lors on comprend pourquoi le fanatisme repose bien souvent sur une instrumentalisation et une manipulation perverse de la religion. En utilisant le verbe voir et la négation ("ils ne voient pas"), l'auteur insiste sur le fait que les fanatiques sont perdus. La métaphore de l'aveuglement vient compléter la métaphore de la maladie pour caractériser le fanatique. L'auteur met ainsi en valeur le fait que les fanatiques utilisent la religion à mauvais escient. Voltaire accumule une série d'exemples issus de la Bible pour montrer que le fanatisme repose sur une erreur d'interprétation, et résulte d'une lecture partielle et au premier degré des textes sacrés. Le fanatique s'appuie sur la violence présente dans la Bible pour légitimer son action sans s'apercevoir que la Bible elle-même condamne cette violence. Voltaire dénonce ainsi un acte grave : le fanatisme est un comportement qui diffame le message biblique et qui abîme l'image de la religion. Le fanatisme est une perversion de la religion, un travestissement du message biblique. Les fanatiques n'en retiennent que les moments sanglants, où la terreur fait surface. Tout cela provoque une remise en question du lecteur qui voit naître un sentiment de honte envers ces personnes qui sont d'ailleurs rabaissées par l'auteur à l'aide d'un terme péjoratif : "imbéciles".

Ensuite, Voltaire s'adresse directement au lecteur à travers une phrase interrogative : "Que répondre à un homme qui vous dit qu'il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, et qui en conséquence est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ?"  Cette question explicite fait réfléchir le lecteur d'une manière plus poussée. Dans cet exemple, l'auteur espère une prise de conscience du lecteur. Il cherche alors à le convaincre. Pour continuer, le fanatisme est comparé à une maladie à travers une métaphore : "lorsqu'une fois le fanatisme a gangrené le cerveau, la maladie est presque incurable". Cet exemple dénonce l'opiniâtreté des fanatiques qu'il est très difficile de faire revenir à la raison. C'est pratiquement impossible selon Voltaire, d'où une tonalité tragique présente dans le texte. Une méfiance se développe chez le lecteur qui prend garde de ne pas se laisser posséder par le fanatisme, par peur d'un retour en arrière impossible. De surcroît, le terme de "convulsionnaires" pour désigner les fanatiques, le champ lexical de la maladie, particulièrement abondant ("maladie épidémique", "accès du mal", "salutaire", "poison", "cerveaux infectés"), l'énumération et la gradation hyperbolique employées pour décrire la folie des fanatiques, mettent l'accent sur l'extrémisme des fanatiques incapables de raisonner. Cela crée de la stupéfaction chez le lecteur, à la fois amusé, choqué et terrifié par les fous que décrit Voltaire. D'après la fin du texte, pour lutter contre le fanatisme, il faut faire naître un progrès de la raison. En effet, la raison est l'instrument et la vertu de la philosophie. Les savants sont raisonnables et font preuve de réflexion, alors que les fanatiques sont possédés par la folie. Le raisonnement est donc la seule et unique arme qui puisse faire taire le fanatisme. Mais il s'agit d'une arme de prévention. La philosophie peut prévenir le mal. Elle peut difficilement le guérir une fois qu'il s'est installé et propagé dans la société.

 

Au terme de cette analyse, on conclut que l'auteur parvient à convaincre et à persuader le lecteur de la dangerosité du fanatisme à l'aide d'une définition reposant sur des analogies médicales, des exemples concrets, des preuves, et des registres ironique, satirique, polémique et tragique, suscitant à la fois le rire et la réflexion, le sourire et l'effroi chez le lecteur. On peut faire un rapprochement entre ce texte de Voltaire et l'article de l'Encyclopédie intitulé "Philosophe" de Dumarsais, car on retrouve une définition de la philosophie qui apparaît comme l'antithèse absolue du fanatisme. Dans les deux textes, on comprend aussi que la philosophie aide à mieux vivre. 

Antoine Caron (Beauvais 1521, Paris 1599), Les Massacres du Triumvirat, (1566), 116 × 195 cm, Musée du Louvre, Paris, France.

Antoine Caron (Beauvais 1521, Paris 1599), Les Massacres du Triumvirat, (1566), 116 × 195 cm, Musée du Louvre, Paris, France.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article