Les Misérables de Victor Hugo, commentaire à partir des copies de Chloé, Justine, Lilou, Thomas, Tom, Anaëlle L, Léa K., Mickaël

Publié le par Professeur L

Les Misérables de Victor Hugo, commentaire à partir des copies de Chloé, Justine, Lilou, Thomas, Tom, Anaëlle L, Léa K., Mickaël

Année scolaire 2018-2019 – Lycée Cassini (Clermont-de-l’Oise)

Niveau seconde – seconde 16

Objet d’étude : la nouvelle et le roman au XIXe siècle : du réalisme au naturalisme

Evaluation : commentaire de texte

Support : Victor Hugo, Les Misérables, 1862.

 

            Correction à partir des copies de Chloé, Justine, Lilou, Thomas, Tom, Anaëlle L., Léa K., Mickaël.

 

            Les phrases en italique sont rajoutées par le professeur.

 

            Victor Hugo est un grand écrivain français du XIXème siècle. Il est né le 26 février 1802 à Besançon et mort le 22 mai 1885 à Paris. Le mouvement littéraire dont Victor Hugo est le chef de file est le romantisme. Il a écrit des poésies comme Les Contemplations, mais aussi des romans comme L’Homme qui rit. Dans ses écrits, Victor Hugo ne se contente pas d’exprimer ses sentiments à travers la contemplation de la nature ou le repli sur soi. L’auteur de Quatre-vingt treize considère que l’écrivain a un rôle à jouer dans la société : il doit jouer le rôle de phare guidant l’humanité vers les lumières du progrès et de la justice. Ainsi, toute sa vie, Victor Hugo n’a eu de cesse de dénoncer les injustices, les inégalités, au nom de la liberté, de l’égalité et de fraternité. Il a notamment consacré une grande partie de sa vie, de sa carrière d’écrivain et d’homme politique à la dénonciation de l’exploitation des enfants. C’est cette dénonciation de la maltraitance des enfants que nous retrouvons dans Les Misérables. En effet, dans ce roman commencé en 1845 et publié en 1862, Victor Hugo peint la misère de Paris dans la première moitié du XIXe siècle, sous la Restauration. Plus particulièrement, notre extrait évoque le sort réservé à Cosette, la fille de Fantine, qui a été donnée aux Thénardier, un couple d’aubergistes tyranniques. La pauvre jeune fille doit se rendre seule, en pleine nuit, dans la forêt, pour aller chercher de l’eau. Cependant le chemin qu’elle doit emprunter suscite chez Cosette une angoisse très forte, ce qui suscite chez le lecteur de la pitié. Dans ces conditions, comment l’auteur incite le lecteur à compatir au martyre d’une enfant abandonnée ? L’analyse du texte se déploie en deux mouvements : tout d’abord, ce texte repose sur l’utilisation du registre fantastique en évoquant une nature surnaturelle et de nombreuses références à la mort ; ensuite, l’expression lyrique des sentiments et la mise en scène épique d’une nature toute-puissante contribuent au récit du martyre de l’enfant.

Les Misérables de Victor Hugo, commentaire à partir des copies de Chloé, Justine, Lilou, Thomas, Tom, Anaëlle L, Léa K., Mickaël

Tout d’abord, l’auteur décrit le paysage d’une manière bien spécifique : l’emploi du champ lexical de l’horreur donne une dimension horrifique à la description : « peur » (ligne 2), « horrible » (ligne 3), « difformes » (ligne 7), « épouvante » (ligne 10), « lugubre » (ligne 11), « sinistre » (ligne 26) ou « frissons » (ligne 33). Petit à petit Hugo installe une atmosphère pesante pour Cosette et pour le lecteur. Le paysage devient irréel, terrifiant, à travers le point de vue de Cosette. Dans son imaginaire d’enfant, la forêt devient une créature hideuse, un monstre cherchant à la nuire. Cette idée est renforcée par diverses comparaisons : « fourmillaient […] comme des anguilles », « les ronces se tordaient comme de longs bras armés de griffes » (ligne 8), mais également par des personnifications : « Quelques bruyères sèches […] avaient l’air de s’enfuir avec épouvante » (lignes 8-9), « des échevellements obscurs » (ligne 21). La nature semble ensorcelée. De plus, entre les lignes 31 et 32, l’auteur emploie trois fois le nom « terreur », et utilise même l’expression « plus terrible même que la terreur ». Cette hyperbole démontre de l’incompréhension de Cosette face à cette angoisse nouvelle qu’elle ne parvient pas à contrôler. Toute la scène se passe dans le silence jusqu’au terme « bruit d’agonie ». Ce terme rend l’ambiance lugubre. L’expression montre que Cosette souffre beaucoup intérieurement. La forêt devient une « voûte monstrueuse », qui empêche Cosette d’extérioriser sa peur. Elle garde tout en elle et c’est d’ailleurs ce qui la fait sombrer. On retrouve ainsi dans cet extrait une sensation similaire à celle exprimée dans un conte : le cliché d’une enfant, seule dans les bois, face à un monstre sanguinaire, ce prédateur étant ici le paysage personnifié. L’auteur évoque « la pénétration des ténèbres » (ligne 26), ce qui fait référence aux Enfers, assombrissant encore davantage la représentation de cette forêt. Le paysage s’apparente à un cauchemar en mêlant mystère et effroi.

            De plus, le paysage est sombre, noir et brumeux, comme le prouvent les mots suivants : « épaisse couche de brume » (lignes 2 et 3), « brume » (ligne 3), « obscurité vertigineuse » (ligne 12), « dans l’éclipse, dans la nuit, dans l’opacité fuligineuse » (lignes 13 et 14). Ces expressions insistent sur le fait que le paysage fait peur, et que pour une enfant, ce n’est pas normal d’être seule dans la nuit. Hugo décrit minutieusement chaque élément de la forêt.  Le parallélisme (lignes 13 et 14) insiste sur la noirceur de la nuit. Le champ lexical de la nature est par ailleurs abondant : « vent », « plaine », « bois », « feuilles », « branchages », « buissons », « hautes herbes », « ronces », « bruyères », « forêt », « arbres ». Or ce champ lexical décrit une nature où l’isolement pour un enfant est particulièrement dangereux. En effet, à la ligne 3-4, la « brume » est comparée à une « plaie lumineuse ». Cela montre que comme cette brume est « empourprée » (ligne 3), la couleur rouge apporte une lumière, mais la plaie est plutôt sombre. Donc ici nous avons une opposition entre la lumière, symbole de bonheur et d’espoir, et l’aspect sombre de la brume, provoquant l’inquiétude. En outre, l’expression « une épaisse couche de brume qui lui donnait une rougeur horrible » est intéressante car le groupe nominal « épaisse couche de brume rajoute une ambiance sinistre au paysage. Et la proposition subordonnée relative « qui lui donnait une rougeur horrible » est péjorative car la « rougeur horrible » peut représenter la couleur du sang : « on eût dit une plaie lumineuse » (ligne 4) Aussi l’énumération et l’accumulation présentes dans l’expression « sans aucun froissement de feuilles, sans aucune de ces vagues et fraîches heures de l’été » (lignes 5-6) donnent ici une impression de grand silence et d’un vide profond.

            Et Cosette n’est pas seulement terrifiée par le paysage qui l’entoure : elle craint également pour sa vie. Ce point est en effet justifié par l’utilisation du champ lexical de la mort : « lugubrement » (ligne 1), « plaie » (ligne 4), « spectacle » (ligne 17), « funèbre/sépulcrale » (ligne 22). Ce paysage sent la mort. Cependant, l’enfant est incertaine. Son environnement, bien que terrifiant, semble irréel. Hugo développe cette idée grâce à des oxymores (lignes 16 et 17) : « réalité chimérique », « l’inconcevable s’ébauche », « netteté spectrale ». Le point de vue externe, tranchant avec celui de Cosette qui est employé au début et à la fin de l’extrait, permet d’intégrer le lecteur aux peurs douteuses du personnage. L’enfant craint pour sa vie. Le lecteur quant à lui n’est pas parfaitement certain que tout est réel. Tous deux partagent ainsi l’étrange sensation que les faits se déroulent sans réellement se produire. Ce procédé est propre au fantastique.

Les Misérables de Victor Hugo, commentaire à partir des copies de Chloé, Justine, Lilou, Thomas, Tom, Anaëlle L, Léa K., Mickaël

Par ailleurs, le lecteur est immédiatement touché par cette enfant qui, dès les premières lignes de l’extrait, nous est présentée comme étant complètement perdue. En effet, ce passage, décrit du point de vue de Cosette, insiste sur l’égarement de la fillette : elle observe son environnement d’un « œil égaré » ; son regard s’accroche sur des choses qu’elle ne « connaissait pas ». Tout cela est également renforcé par l’emploi de périphrases pour décrire une chose connue : ici, la Lune avec « grosse étoile », « planète » (ligne 2), « l’astre » (ligne 4). De plus, Cosette est décrite comme submergée par le paysage, mais également par ses émotions, comme le prouve l’accumulation de la ligne 12 à 19. Grâce à cette figure de style, le lecteur se sent à son tour oppressé par l’ambiance du texte : cela contribue au sentiment de pitié vis-à-vis de Cosette. Entre les lignes 12 et 29, Hugo passe d’un récit au passé composé et à l’imparfait, à un passage au présent de l’indicatif : l’utilisation du présent pour décrire des vérités générales telle que : « Quiconque s’enfonce dans le contraire du jour se sent le cœur serré » (lignes 12 et 13), permet ainsi d’ancrer la réalité de Cosette dans celle du lecteur. Ce sentiment de proximité est renforcé par un parallélisme (ligne 13) : « Quand l’œil voit noir, l’esprit voit trouble ». Cosette est terrifiée par l’obscurité et l’auteur transfère cela à l’humanité en général.

            De plus, le lecteur est également touché par la jeunesse de Cosette. En effet, l’auteur se réfère à Cosette en la nommant « l’enfant », et l’attitude de Cosette est parfois très enfantine : par exemple, « elle se mit à compter à haute voix, un, deux […] et quand elle eut fini, elle recommença » (lignes 35-36). Cette manière de réagir à l’angoisse, propre à l’enfance, déstabilise le lecteur en lui rappelant soudain l’âge du protagoniste. C’est à ce moment que l’on se rend compte qu’une enfant n’aurait, en temps normal, rien à faire dans un environnement aussi hostile. Il découle forcément de cette constatation un vif sentiment de pitié. Le texte, plein d’accumulation, alourdit la lecture et fait paraître le périple de Cosette aussi « insurmontable » qu’il semble l’être pour l’enfant. L’idée, pourtant déjà hyperbolique, est appuyée à la fin du texte, avec une gradation : « à travers bois, à travers champs, jusqu’aux maisons, jusqu’aux fenêtres, jusqu’aux chandelles allumées. » (Lignes 40-41). Aussi ce texte est également un combat épique entre la nature morbide et Cosette. Le registre utilisé est donc épique. En effet, Cosette se sent toute petite face à cette nature gigantesque : « Cosette se sentait saisir par cette énormité noire de la nature » (lignes 30 et 31). Cette phrase insiste sur l’absorption de Cosette par la nature. Le paysage soumet l’enfant à sa puissance. De plus, la nature, et surtout la nuit, prennent le dessus sur le monde entier. En effet, ces expressions : « Il faut à l’homme de la clarté » (ligne 12), « quand l’œil voit noir, l’esprit voit trouble » (ligne 13), montrent bien que la nature va au contraire de ce dont l’homme a besoin pour être en bonne santé, c’est-à-dire la lumière. Et l’expression hyperbolique « de grands branchages s’y dressaient affreusement » (lignes 6-7) accentue la grandeur de la nature et lui donne de la puissance. L’accumulation de tous les phénomènes de la nature décrits par Hugo donne un effet de densité à la forêt comme s’il n’y avait plus de place pour Cosette. L’enfant se sent encerclée par cette nature terrifiante, comme le prouve l’exemple suivant : « de grands branchages s’y dressaient affreusement ». L’adjectif qualificatif « grands » et l’adverbe « affreusement » donnent une impression d’immensité par rapport à l’enfant. Cependant, Cosette essaye de se sortir de ce calvaire : « Alors, par une sorte d’instinct, pour sortir de cet état singulier » (ligne 35), mais la nature reprend le dessus malgré tout : « la peur lui était revenue » (lignes 38-39). Donc ce combat semble gagné d’avance par la nature toute-puissante face à Cosette qui s’enfuit à toute vitesse.

            Enfin, la description de la forêt est une allégorie de la vie de martyre que subit Cosette. Les peurs qu’elle ressent face à sa famille d’adoption semblent prendre la forme des ronces qui « se tordaient comme de longs bras armés ». Les Thénardier sont sans pitié, comme cette nature dotée de « griffes cherchant à prendre des proies ». L’auteur emploie quelques expressions à caractère biblique : « apocalypses », « battement d’ailes d’une petite âme » (lignes 28-29). Cosette est élevée au rang de martyre. Cosette est une enfant exploitée par le travail trop dur pour une fille de son âge. Le paysage peut ainsi être interprété comme une métaphore des tourments de Cosette : la nuit extérieure reflète la nuit dans laquelle est plongée son âme depuis qu’elle a été abandonnée par sa mère et exploitée par les Thénardier. Ainsi, comparée à une figure biblique, elle achève d’attiser l’ultime compassion du lecteur. Cela permet à Victor Hugo de dénoncer le fait de laisser une enfant seule la nuit dans la forêt. Là est la misère que subit Cosette : isolée, seule, abandonnée, exploitée, elle est laissée à elle-même dans un environnement hostile et aucune formule magique ne vient la secourir. Tout le texte est péjoratif, puisque la nature est mauvaise et terrible. Victor Hugo montre l’horreur de la nuit dans la forêt et les risques que cela entraîne pour une enfant. De plus, il dénonce les Thénardier car ils laissent Cosette partir seule alors que ce n’est qu’une enfant. Tout se passe comme si Victor Hugo lançait une polémique sur l’enfant abandonné. En effet, dans le texte, il évoque des termes généraux, le pronom impersonnel « on », le présent de vérité générale, pour généraliser le cas de Cosette à l’ensemble des enfants abandonnés et maltraités. L’auteur généralise la situation pour intéresser n’importe quel lecteur.

ean Valjean aide Cosette à porter son seau dans la forêt de Montfermeil. Toile de Jean Geoffroy, maison de Victor Hugo, vers 1879-1882.

ean Valjean aide Cosette à porter son seau dans la forêt de Montfermeil. Toile de Jean Geoffroy, maison de Victor Hugo, vers 1879-1882.

Au terme de cette analyse, Victor Hugo parvient à susciter la compassion du lecteur grâce à la transmission de la détresse de Cosette et ce au travers des codes propres au registre fantastique, mais aussi grâce à une représentation épique et merveilleuse d’une nature envoûtante et menaçante qui submerge le personnage et le lecteur. La dimension philosophique du texte permet aussi au lecteur de se sentir concerné par le sort de Cosette. Cet extrait du roman Les Misérables est parfaitement représentatif du style d’écriture de Victor Hugo et peut ainsi être mis en relation avec d’autres œuvres du même poète, comme « Les Chutes », poème de La Légende des siècles qui mêle le fantastique et l’épique, ou « Melancholia » dans Les Contemplations qui aborde le même thème de l’exploitation des enfants. Cet extrait fait également penser à un auteur contemporain de Hugo, Théophile Gautier, et notamment à sa nouvelle Aria Marcella qui est emblématique du registre fantastique.

Cosette et sa poupée Catherine offerte par Jean Valjean. Huile sur toile de Léon Comerre. 1885, Mairie de Trélon.

Cosette et sa poupée Catherine offerte par Jean Valjean. Huile sur toile de Léon Comerre. 1885, Mairie de Trélon.

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