Charles Baudelaire, "Spleen"

Publié le par Professeur L

Conception de l'alien par l'artiste Giger pour le film de Ridley Scott.

Conception de l'alien par l'artiste Giger pour le film de Ridley Scott.

Année scolaire 2018-2019 – Lycée Cassini (Clermont-de-l'Oise)

Niveau première - Première S4

Objet d'étude : Ecriture poétique et quête du sens, du Moyen-Age à nos jours

Séquence 2 : Alien (1979) de Ridley Scott

 

LECTURE ANALYTIQUE 9

 

Texte 4 : Charles Baudelaire (1821-1867), Les Fleurs du Mal (1857), « Spleen » , IV, section « Spleen et Idéal »

 

Commentaire établi à partir des copies d'Emeline, Pauline, Angelo, Zacharie, Thomas et Ilonna.

 

Introduction

Je présente l'auteur

  • un des poètes français les plus célèbres du XIXe siècle
  • perd son père biologique à l'âge de 5 ans
  • adolescent Charles Baudelaire rejette son beau-père, l'officier Jacques Aupick
  • son beau-père représente un obstacle à tout ce qu'il aime : sa mère, la poésie, le rêve, la liberté
  • redouble sa troisième
  • est renvoyé du Lycée Louis-le-Grand pour avoir refusé de donner un message d'un de ses camarades au professeur
  • obtient in extremis son baccalauréat au Lycée Saint-Louis
  • afin de l'assagir, son beau-père le fait embarquer pour Calcutta mais un naufrage abrège le périple à La Réunion et à l'île Maurice
  • de retour à Paris, Charles s'éprend de Jeanne Duval, une jeune mulâtresse
  • Jeanne Duval est sa première muse, avant Apollonie Sabatier et Marie Daubrun
  • mène une vie dissolue
  • endetté, il est placé sous tutelle judiciaire
  • devient critique d'art et journaliste
  • prend la défense d'artistes comme Delacroix ou Balzac
  • s'initie aux drogues : hashisch et opium
  • dilapide son héritage paternel en achats de luxe
  • un conseil judiciaire le contraint à rendre compte quotidiennement de ses faits et gestes et lui alloue une pension mensuelle de 200 francs
  • humilié, il tente de se suicider
  • participe activement à la révolution de 1848
  • devient le traducteur français des textes d'Edgar Allan Poe
  • en 1854 il devient l'amant de l'actrice Marie Daubrun
  • à la parution de son recueil Les Fleurs du Mal en 1857 il est attaqué au tribunal pour « outrage à la morale publique et aux bonnes moeurs »
  • condamné à verser une amende de 50 francs
  • son recueil suscite l'admiration de Victor Hugo qui l'encourage à continuer
  • devient l'amant d'Apollonie Sabatier (artiste-peintre) de 1857 à 1862
  • très endetté il part vivre en Belgique à partir de 1864
  • ne se plaît pas en Belgique : pour lui, ce pays est une caricature de la France bourgeoise
  • revient à Paris à la suite d'une hémiplégie
  • meurt de la syphilis en 1867

 

 

Je présente l'oeuvre

  • pour Baudelaire la poésie n'a pas la mission de délivrer un message moral au lecteur
  • la poésie n'a pas pour fonction d'éduquer le peuple
  • la poésie est destinée à la Beauté uniquement
  • dans une société qui n'a pour seule véritable valeur que l'argent et le profit, le poète se trouve marginalisé
  • le poète se sent exclu d'une société uniquement attachée à l'accumulation des biens matériels
  • par conséquent le poète va aller aux marges de la société
  • le poète va errer dans tous les milieux rejetés par cette société
  • le poète va s'intéresser à tout ce que la société considère comme le mal
  • le poète va puiser son inspiration dans ce qui est considéré comme le mal par cette société
  • le poète tisse des liens entre la poésie et le mal
  • d'où son attirance pour toutes les figures du mal qui ne sont que l'envers de la société : la prostitution, la drogue, la violence, l'homosexualité (Les Lesbiennes était le premier titre envisagé pour le recueil qui deviendra Les Fleurs du Mal)
  • d'où également de nombreux poèmes marqués par la mélancolie car dans une société où seul le profit compte, le bonheur n'est qu'éphémère et l'idéal inacessible
  • d'où son envie d'ailleurs et de nombreux poèmes évoquant l'exotisme et le voyage

 

Je présente le poème

  • dans ce poème l'auteur donne forme à son mal-être
  • le poète se sent enfermé et menacé par la mélancolie
  • ce poème met en scène l’expression d’une douleur morale et psychologique qui s’accentue de vers en vers jusqu’à envahir tout l’univers et constituer même un principe métaphysique qui gouverne la réalité et le monde

 

Je formule la problématique :

Comment l'auteur décrit-il son emprisonnement psychologique et sa vision tragique de la vie ?

 

J'annonce le plan :

Le poème se déploie en deux mouvements : tout d'abord l'évocation du désespoir et la description de ses symptômes, puis le dévoilement d'une conception tragique de l'existence humaine.

Arnaud Böcklin, Ruines près de la mer, 1880.

Arnaud Böcklin, Ruines près de la mer, 1880.

  1. L'évocation du désespoir et la description de ses symptômes

 

            Tout d'abord, le mal-être du poète se ressent grâce au champ lexical de la violence, comme le prouvent les mots suivants : « battant » (vers 7), « cognant » (vers 8), « furie » (vers 13). Ces mots renforcent l'impression de souffrance, ce qui peut créer un sentiment de pitié et de compassion chez le lecteur, d'où l'utilisation d'un registre pathétique présent dans tout le poème. De plus, ce sentiment persiste grâce aux verbes conjugués au présent de l'indicatif qui actualise la description de ce que ressent le poète : « pèse » (vers 1), « verse » (vers 4), « pleure » (vers 19), « plante » (vers 20), « défilent » (vers 18). Ici, nous sommes face à une description de ce que le poète ressent. Ces verbes instaurent chez le lecteur de la pitié, qui est de plus en plus présente. Ce qui vient renforcer les métaphores présentes au vers 1 : « ciel »/ « couvercle », au vers 5 : « terre »/ « cachot humide » et aux vers 9 et 10 : « pluie »/ « barreaux ». Ces mots donnent l'impression que le poète est perdu, ce qui fait que le lecteur se sent mal et a peur pour lui. Tous ces éléments appartiennent au registre pathétique. Par ailleurs, les mots « triste » (vers 4), « geindre » (vers 16), « vaincu » (vers 19), « pleure » (vers 19), « Angoisse » (vers 19), « atroce » (vers 19), « despotique » (vers 19) renforcent l'impression de pathétique et continuent de créer de la pitié chez le lecteur. Ensuite, l'allitération en [s] au vers 15 met en évidence l'errance que ressent le poète. Cette errance peut nous faire ressentir un certain désespoir de la part de l'auteur, ce qui remet en avant le registre pathétique et nous pousse à la compassion en réinstaurant le sentiment de pitié.

            De plus, le mal-être de l'auteur se fait aussi ressentir par les doutes qu'il transcrit dans son œuvre. Il est tiraillé entre l'espoir et le désespoir, comme le prouvent les mots suivants : « Espérance » (vers 6), « Espoir » (vers 18) et « Angoisse » (vers 19). Ces mots sont des allégories et vont transporter le lecteur à l'intérieur de la conscience du poète. On peut donc ressentir tous les doutes qu'éprouve l'écrivain comme l'indique le champ lexical de la tête : « tête » (vers 8), « cerveaux » (vers 12), « crâne » (vers 20). Cela vient accentuer l'idée d'intériorité et d'intimité. L'effet de doute et de tiraillement que ressent le poète est complété par des antithèses : « ciel »/ « couvercle » (vers 1), « terre »/ « cachot humide » (vers 5), « pluie »/ «barreaux » (vers 9 et 10). Ces antithèses sont complétées par l'opposition entre le silence macabre : « peuple muet », « sans tambours ni musique » et le bruit assourdissant et cacophonique : « gémissant », « des cloches tout à coup sautent avec furie », « un affreux hurlement ». L'oxymore « jour noir » et la comparaison « plus triste que les nuits » renforcent cette douleur qui déchire le poète. Cette opposition traduit la souffrance du poète. Nous ressentons donc bien les doutes que l'auteur veut nous faire partager. Pourtant, l'allitération en [t] au vers 7 nous fait penser à un martèlement, comme si le poète essayait de sortir, comme s'il voulait se libérer de ses doutes existentiels. Nous pouvons d'ailleurs ressentir de l'espoir mais l'allitération en [l] du vers 18 vient casser le rythme présent et apporte de la lenteur. Cela nous donne l'impression que l'auteur arrête de combattre ses doutes et que petit à petit il se laisse submerger, et qu'il se laisse enfoncer aux confins de sa conscience.  L'auteur a le cerveau telle une toile d'araignée : tout est emmêlé, il est déboussolé entre la vie, l'espoir et la mort, l'abandon. Il éprouve un sentiment de déréliction.

            Ainsi l'auteur éprouve un sentiment d'emprisonnement face à la vie, dès le vers 1 : « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle ». L'auteur compare le « ciel » à « un couvercle ». Cela crée un effet de pesanteur, pour donner une image de la vie qui est tout le contraire de la liberté. L'auteur voit la vie et son désespoir comme une prison. Il se sent oppressé. Pour souligner cette idée d'emprisonnement, le poète utilise le champ lexical de l'enfermement : « couvercle », « cachot », « plafonds », « prison », « barreau ». Ce champ lexical montre bien que le poète se sent prisonnier. Il n'a aucun moyen de fuir et d'échapper à son sort. Le poète est affecté psychologiquement par de simples éléments quotidiens de la vie comme le ciel, le jour, la pluie, la terre. Sa vie est une source de tourment. Il semble haïr profondément cette vie marquée par la terreur et par ce qu'il appelle « de longs ennuis ». Le groupe nominal « l'esprit gémissant » souligne la souffrance liée à cet enfermement et le terme de « proie » identifie la conscience du poète à un animal en cage. Le monde est son bourreau. Ces sentiments de claustrophobie, d'étouffement et de persécution engendrent dans l'esprit du poète un certain nombre d'hallucinations macabres.

Arnaud Böcklin, Paysage prométhéen, 1885, Darmstadt, Allemagne..

Arnaud Böcklin, Paysage prométhéen, 1885, Darmstadt, Allemagne..

      1. Une conception tragique de l'existence

 

            L'auteur instaure un climat sombre pour nous délivrer une vision tragique de l'existence et du monde. Les éléments du paysage que mobilise le poète sont terrifiants. Comme nous le montrent les vers suivants : « Quand le ciel » (vers 1), « Quand la terre » (vers 5), « Quand la pluie », le rythme créé par le parallélisme anaphorique est lent, afin d'accentuer une tension palpable. Dans le même but, l'ouïe est sollicitée dans le texte : « l'esprit gémissant » (vers 2), « peuple muet » (vers 11), « cloches » (vers 13), « affreux hurlement », « sans tambours ni musique ». L'antithèse déjà relevée entre le bruit et le silence renforce la tension et le suspens, la montée en puissance de l'angoisse et du désespoir.  Les cloches sont personnifiées grâce à des mots comme « sautent », « lancent », « hurlement ». Cette personnification permet de donner à ces cloches une forme plus menaçante renforcée par les mots « affreux » et « hurlement » qui une fois de plus amplifient l'ambiance angoissante et macabre du poème. Ce contraste entre silence et bruit renforce la descente vertigineuse du poète dans son désespoir car les hallucinations ne sont pas seulement auditives mais aussi visuelles. Ensuite, l'auteur poursuit cette impression d'obscurité et d'insécurité. On le voit grâce aux mots suivants : « jour noir » (vers 4), « les nuits » (vers 4), « cachot humide » (vers 5), « chauve-souris » (vers 6), « infâmes araignées » (vers 7), « drapeau noir » (vers 25). Ces mots accentuent la dimension de peur, en créant un décor sombre et insalubre et une atmosphère inquiétante. L'auteur cherche à effrayer le lecteur. Il s'appuie non seulement sur les images, mais également sur les sons. Ainsi dans le vers 12 : « Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux », il y a une allitération en [f]. Cela produit un effet de sifflement strident, ce qui effraie et fait penser à un film d'horreur. Les « infâmes araignées », et « chauve-souris » donnent cette impression d'être dans un film d'horreur. Ainsi le registre fantastique est omniprésent dans ce poème. La tension, palpable, est de plus en plus accentuée au cours du poème grâce à une gradation et la fin du poème décrit le paroxysme de la peur. La terreur est à son apogée. On voit l'apothéose de l'angoisse. On est à l'acmée du désespoir et de la détresse grâce notamment à une allitération en [s] et un rythme qui brise l'alexandrin en cinq morceaux : « Vaincu, pleure, et l'Angoisse, atroce, despotique. » Ce morcellement de l'alexandrin mime la dissolution de soi, la fragmentation de l'âme du poète.

            De surcroît, l'auteur nous fait comprendre que le paysage décrit est en réalité un paysage intérieur. Tout se passe dans la tête du poète. Le champ lexical de la tête nous le prouve : « tête », « cerveaux », « crâne ». Ces mots permettent de comprendre que ce qu'il décrit se déroule dans sa conscience, de même que les déterminants possessifs à la fin du poème : « mon âme », « mon crâne ». De plus, le poète développe l'idée d'enfermement, d'emprisonnement. Dans le vers 1, l'allitération en [c] crée l'image d'une cloison. De la même manière, on retrouve l'idée d'enfermement avec une allitération en [r] et en [s] au vers 3 : « Et que de l'horizon embrassant ». Cela accentue l'idée de prison, d'un espace restreint. Ensuite, on peut aussi voir que le poète a utilisé des mots pour renforcer cette idée. On le voit grâce aux mots suivants : « couvercle », « cachot », « prison », « barreaux », « longs corbillards ». Ces mots amplifient le sentiment d'oppression. L'idée de confinement est encore développée. Nous avons également une claustration verticale avec la comparaison de la pluie en barreaux et une claustration horizontale avec le ciel en couvercle. Ces procédés mettent l'accent sur le renfermement de l'auteur sur lui-même.  Dans le vers 3 : « Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits », l'allitération en [r] insiste sur l'idée de confinement et de solitude. D'où un désir d'évasion et de libération hors de cet espace fermé : « Où l'Espérance, comme une chauve-souris ». On comprend alors que le poète cherche à sortir de son mal-être intérieur qu'il identifie à une prison dont il est impossible de sortir. Il voit la vie comme une prison sans échappatoire.

            D'où une conception profondément tragique de la condition humaine. L'existence se réduit à un combat entre « l'Espérance » ou « l'Espoir » et « l'Angoisse ». Pour montrer qu'il s'agit de principes qui gouvernent notre existence, Baudelaire a recours à l'allégorie. Ce sont des forces antagonistes dont le duel détermine l'existence.  L'auteur nous montre que « l'Espérance », comparée à une chauve-souris, apparaît la nuit et s'envole le jour : l'Espérance fait un va et vient incessant. Or dans ces vers nous assistons à la mort de l'Espoir au profit de l'Angoisse comme le démontre le vers suivant : « Vaincu, pleure et l'Angoisse atroce, despotique ». L'angoisse est également allégorisée mais l'espoir est mort, l'angoisse règne en maître comme le montrent les mots « atroce » et « despotique ». Ce mot « despotique » amène même une autre idée, il donne l'impression que l'angoisse est personnifiée  en dictateur et tyrannise l'esprit de Baudelaire. Cette dictature de l'angoisse amène donc au vers final « Sors mon crâne incliné plante le drapeau noir » v20. Le poète poursuit la personnification car l'angoisse « plante son drapeau noir » sur le crâne incliné du poète. Le message est clair : le Spleen a vaincu et Baudelaire a abandonné. La rime finale entre « Espoir » et « drapeau  noir » montre la victoire  de « l'Angoisse ». Cette victoire est inéluctable, on ne peut rien contre elle : « opiniâtrement ».  La vie est un piège, comme l'indique la métaphore du fil d'araignée : « Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux ». L'araignée symbolise ici le destin, une force supérieure, une toute-puissance surnaturelle contre laquelle l'être humain ne peut rien. La vie est un piège parce qu'elle est une longue descente aux enfers, une lente destruction qui nous mène inéluctablement à la mort. C'est cette conscience de la mort qui engendre une angoisse terrifiante contre laquelle on ne peut rien.

Arnaud Böcklin, L'île des morts, troisième version, 1883, Berlin, Allemagne.

Arnaud Böcklin, L'île des morts, troisième version, 1883, Berlin, Allemagne.

Conclusion

            En réinvestissant le motif de l'âme-paysage, et en décrivant la montée en puissance de l'angoisse, le poids du spleen, grâce notamment à la mise en scène allégorique, Baudelaire offre un éclairage nouveau, une nouvelle forme d'expression poétique à la conscience de la mort. Mais par là-même, il permet au lecteur comme à lui-même de dépasser cette crise mélancolique et existentielle : l'écriture a un effet thérapeutique, c'est une catharsis. En effet, en donnant une forme poétique nouvelle à cette angoisse de la mort, l'auteur comme le lecteur se libèrent en quelque sorte de ses démons intérieurs. On retrouve le même thème et les mêmes procédés poétiques dans « La Destruction », poème extrait de la section « Fleurs du Mal » du recueil Les Fleurs du Mal.

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