Victor Hugo, "Poème à la fenêtre, pendant la nuit"

Publié le par Professeur L

Victor Hugo, "Poème à la fenêtre, pendant la nuit"

Année scolaire 2018-2019 – Lycée Cassini (Clermont-de-l'Oise)

Niveau première - Première S4

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen-Age à nos jours

Séquence 2 : Alien (1979) de Ridley Scott

 

LECTURE ANALYTIQUE 7

 

Texte 2 : Victor Hugo (1802-1885), Les Contemplations (1856), Livre VI, « Au bord de l'infini », « Poème à la fenêtre, pendant la nuit »

 

Commentaire établi à partir de la copie de Nicolas D. et Nicolas L.

 

Introduction

Je présente l'auteur

  • un des plus grands écrivains français du XIXe siècle
  • à la fois poète, dramaturge, romancier, essayiste, journaliste, homme politique, dessinateur
  • ici c'est le poète qui nous intéresse
  • poète romantique
  • le poète romantique célèbre le moi, ses inquiétudes, ses passions ; le lyrisme ici est le véhicule de la mélancolie et de la méditation morale et philosophique sur le rêve, la mort, l'amour, la condition humaine, l'univers.
  • aspire à la communion avec la nature et avec l'humanité toute entière ;
  • le poète romantique prend conscience que l'être humain n'est rien face à l'immensité infinie de la nature : c'est ce que l'on appelle l'expérience du sublime. D'où la fascination des romantiques pour la beauté de l'univers, les puissances de la nature, comme l'orage, la tempête ou les phénomènes astronomiques

Je présente l'oeuvre

  • 1856 : Les Contemplations : une de ses œuvres les plus célèbres
  • œuvre multiforme
  • définit son recueil comme « les Mémoires d'une âme » : « les Contemplations seront ma grande Pyramide. »
  • apothéose lyrique marquée par l'exil à Guernesey et la mort de sa fille adorée Léopoldine
  • dans ce recueil le poète part à la découverte de son moi solitaire et de l'univers
  • le poète se voit comme un prophète en quête de l'au-delà et des secrets divins

Je présente le poème 

  • poème à la fois épique et lyrique qui traduit la fascination du poète pour les beautés et les mystères de l'univers
  • poème qui se caractérise par un rapprochement antithétique entre microcosme et macrocosme, entre l'être humain et l'univers, entre le fini et l'infini

J'annonce la problématique :

Comment l'auteur parvient-il à montrer la précarité de l'homme dans l'univers ?

J'annonce le plan :

Le texte se déploie en trois mouvements : tout d'abord le poète décrit l'univers infini, ce qui donne lieu à une véritable contemplation de l'espace divin, pour terminer sur la précarité de l'homme.

Victor Hugo, "Poème à la fenêtre, pendant la nuit"

I. La description épique de l'univers infini

            Tout d'abord, l'auteur met en lumière un aspect essentiel : l'infinité de l'univers. Victor Hugo nous décrit un espace sans frontière comme nous le prouve l'exemple suivant : « Apportant la lueur des gouffres insondables » (vers 32). Ici, nous sommes en présence d'une opposition entre « lueur », qui évoque l'espoir et la lumière, et le mot « gouffre », qui évoque le désespoir et l'obscurité. Le mot « insondable » permet de renforcer l'impression d'un espace infini dont on ne connaîtra jamais les limites. Cette idée est aussi évoquée dans le vers 53 : « Et mêle aux cieux profonds, comme une gerbe énorme. » Les termes « profonds » et « énormes » renforcent l'idée d'univers infini. De plus, la comparaison « comme une gerbe énorme » à l'univers montre que l'espace est sans limite et dispersé. Les adjectifs qualificatifs « profonds », « énorme », « insondable », « prodigieux », les énumérations à cadence majeure et la gradation présentes dans les vers « La création vit, croît et se multiplie » et «  L’arbre prodigieux croise, agrandit, transforme » permettent de dévoiler un univers en perpétuelle mutation et aux dimensions titanesques. Le poète a donc recours au registre épique pour décrire l'aventure extraordinaire de la création cosmique. La description repose sur la glorification, l'exaltation et la célébration des mystères d'un univers sans limite.

            En outre, du fait que l'univers est infini, l'auteur se questionne sur la partie inconnue de l'univers, comme le prouve l'exemple suivant : « Savons-nous où le monde en est de son mystère ? » (vers 19). Cette citation met en lumière le fait que tout l'univers n'est pas exploré et que l'on ne connaît pas tous ses aspects. Aussi, il accumule des questions concernant la destinée de l'univers. C'est ce que suggère l'auteur quand il explique : « Pour toute vision, aurons-nous sur nos têtes, toujours les mêmes cieux ? » (vers 2-3). Ici, il veut montrer que l'univers présente un avenir inconnu et incertain. Ces questions suggèrent que Victor Hugo, à travers son œuvre, contemple l'espace comme le lieu par excellence de la création divine.

Victor Hugo, "Poème à la fenêtre, pendant la nuit"

II. La contemplation de l'espace divin

            Ainsi, Victor Hugo éprouve une grande fascination pour l'univers. En effet, à travers ses questions sur l'univers inconnu, il va contempler l'espace en s'adressant aux astres comme le prouvent les exemples suivants : « Dis, larve Aldebaran, réponds, spectre Saturne » (vers 4) et « Sirius, Orion, toi, Vénus, qui reposes » (vers 14). Ces citations permettent de mettre en valeur l'idée d'une personnification des astres comme des Dieux auxquels l'auteur attendrait une réponse à ses questionnements.

            Ensuite, l'auteur met l'accent sur la contemplation de l'univers qui est assimilé grâce à une métaphore filée à une immense cathédrale dont Dieu est l'architecte, comme le prouve l'exemple suivant : « Dans cette cathédrale aux formidables porches » (vers 10). Ici, le mot « formidable » met en valeur l'idée que l'univers est une œuvre divine et majestueuse. En plus, l'univers est considéré comme une œuvre dont la construction ne s'arrête jamais. C'est ce que suggère l'auteur quand il écrit : « Et des cintres nouveaux, et de nouveaux pilastres » (vers 8). L'énumération à travers la répétition de la conjonction de coordination « et », le parallélisme entre les deux hémistiches et la répétition en chiasme de l'adjectif qualificatif « nouveaux » au pluriel renforcent l'idée d'une cathédrale cosmique en perpétuelle recréation. En outre, l'auteur apporte un éclairage décisif sur l'idée que l'univers est une création divine comme le prouve l'exemple suivant : « Qui donc a vu la source et connaît l'origine ? » (vers 37). Victor Hugo s'appuie sur le fait que personne n'a vu ou connu l'origine de l'univers, ce qui autorise l'hypothèse ou la croyance selon laquelle l'univers est une création divine. De plus, ce poème présente un rythme plutôt lent, ce qui nous permet de nous laisser le temps de contempler l'univers. Le rythme du poème est celui de la contemplation : « Les firmaments sont pleins de la sève vivante ». Dans cet alexandrin, la césure sépare bien le vers en deux hémistiches et les allitérations en [s] et en [v] traduisent la fascination du poète contemplatif pour cet univers qui semble posséder une âme cosmique. La contemplation de l'univers divin nous laisse présager également que selon le poète, l'homme n'est finalement rien face à toutes les créations du cosmos.

Victor Hugo, "Poème à la fenêtre, pendant la nuit"

III. La précarité de l'homme

            De surcroît, Victor Hugo insiste sur la précarité de l'homme. En effet, il explique que la grandeur de l'homme est en quelque sorte bafouée ou remise en cause par la grandeur infinie de l'univers. C'est ce que suggère l'auteur lorsqu'il écrit : « Qui nous dit, à nous, joncs du marais, vers de terre, dont la boue reluit » (vers 20-21). A travers l'énumération de deux périphrases complétées par une proposition subordonnée relative, l'homme est comparé à un jonc de marais. Face à l'univers infini, il n'est qu'un « vers de terre ». Victor Hugo a déjà utilisé ce télescopage et cette opposition entre un vers de terre et un astre dans son drame romantique intitulé Ruy Blas : « Madame, sous vos pieds, dans l'ombre, un homme est là. Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ; qui souffre, ver de terre amoureux d'une étoile » (Acte II, scène 2, Ruy Blas, 1838). Cette antithèse entre la misère humaine et la grandeur cosmique rend l'homme grotesque face à un univers sublime. Ce jeu d'opposition entre le grotesque et le sublime est caractéristique de la poésie romantique. Ici, cela permet à Victor Hugo d'insister sur la finitude humaine : « notre œil mortel » (vers 9). L'adjectif qualificatif « mortel » permet d'insister sur l'aspect précaire de l'homme. Une idée semblable est mise en valeur dans le vers : « Ah ! Fantômes humains, courbés sous les désastres ! » (vers 40). Dans ce vers, on a l'impression que le poète se lamente sur le sort du destin humain et la phrase exclamative s'appuie sur l'impuissance des humains face à leur destinée. Là encore, le terme de « fantômes » nous rappelle que les humains sont mortels, et que la présence de l'homme sur Terre et dans l'univers est précaire et temporaire. Cela insiste aussi sur l'idée que l'homme est condamné à souffrir, ce qui apporte une tonalité tragique au poème. Et c'est parce que la condition humaine est tragique que l'auteur développe un lyrisme élégiaque, se lamentant sur le sort de l'humanité.

            Pour renforcer cette idée de fragilité humaine, l'auteur à travers son poème nous apprend que l'homme n'est finalement qu'un témoin dans l'univers : « L'homme n'est qu'un témoin frémissant d'épouvante. » (vers 49). Ici, il insiste sur le mot témoin grâce à la répétition anaphorique du premier hémistiche déjà présent au vers 48 : « L'homme n'est qu'un témoin. » La fragilité du statut de l'être humain est renforcée grâce à la négation restrictive : « n'est qu'un ». Le poète insiste donc encore sur la précarité de l'homme. L'homme n'est même plus un acteur central sur la scène de l'univers. Il est ravalé à l'arrière-plan, au rang de témoin. En outre, afin de renforcer l'absence d'importance centrale de l'homme, le poète insiste sur son incapacité à accéder à toutes les connaissances de l'univers : l'homme reste « du côté noir de l'obscure barrière ». (vers 56). Ici, Victor Hugo utilise une métaphore : le « côté noir » symbolise l'ignorance de l'homme et « l'obscure barrière » est la frontière infranchissable et mystérieuse qui le sépare définitivement de la connaissance divine. Le terme de « barrière » insiste sur le fait que l'homme ne peut accéder à cette connaissance divine de l'univers et de l'existence. Ainsi tout le poème est construit sur une antithèse entre un cosmos possédant une âme divine, infini et mystérieux, et l'être humain, minuscule, fragile et éphémère, qui ignore son rôle dans l'univers.

Victor Hugo, "Poème à la fenêtre, pendant la nuit"

Conclusion

            Au terme de ce parcours, Victor Hugo parvient à montrer la précarité de l'homme dans l'univers grâce à un poème au lyrisme original, puisque le « je » lyrique est absent. Le poète se fait le porte-parole de l'humanité qui prend conscience de sa précarité, de sa fragilité, de son éphémirité et de sa condition tragique dans la contemplation de l'infini. Cette précarité est mise en valeur grâce à la description épique de l'univers vu comme une cathédrale divine, mais également grâce à un jeu d'antithèse qui fait paraître l'homme grotesque perdu dans un cosmos sublime. Cela dit, en filigrane, on comprend aussi que le poète parvient à dépasser son infériorité face à l'univers infini grâce à sa prise de conscience. En prenant conscience que l'univers est infini et que l'homme est fini, le poète en sort grandit. On retrouve cette expérience romantique du sublime dans le poème « Bel astre voyageur » de Louise Ackermann, ou dans « L'infini dans les cieux » d'Alphonse de Lamartine : à chaque fois, le poète se livre à une contemplation lyrique de l'univers qui lui fait prendre conscience de la précarité de la condition humaine. Mais le poète parvient à s'élever en quelque sorte grâce à cette prise de conscience, car le poème reste le plus bel hommage que l'on puisse rendre à la beauté fascinante et mystérieuse de l'univers.

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