Au revoir là-haut lecture analytique 4

Publié le par Professeur L

Année scolaire 2019-2020 – Lycée Cassini (Clermont-de-l ’Oise)

Niveau seconde – séquence 1 : des personnages dans la tourmente de l’Histoire et les spirales du souvenir

Objet d’étude : le roman et le récit du XVIIIe au XXIe siècle

Problématique : comment la littérature permet-elle de surmonter les drames humains et les épreuves de l’existence ?

 

Séance 6

Support : Pierre Lemaître, Au revoir là-haut (2013), chapitre 42.

 

Introduction

Je présente l’auteur

Pierre Lemaitre est né à Paris le 19 avril 1951. Il commence sa carrière professionnelle comme psychologue dans la formation professionnelle des adultes, enseignant la culture générale, la communication. Il anime aussi des cycles de littérature à destination de bibliothécaires. Puis il se tourne vers l'écriture de scénarios et de romans. A partir de 2006, il peut vivre de ses œuvres. Auteur de romans policiers, la publication d'Au Revoir Là-Haut marque un tournant important dans sa carrière car il change de genre littéraire pour publier un roman qu'on peut qualifier de picaresque (le roman picaresque peut se définir comme un récit sur le mode autobiographique mettant en scène des héros miséreux vivant généralement en marge de la société. Ils vivent généralement des aventures extravagantes et pittoresques qui les mettent en contact avec toutes les couches de la société. Ce type de roman porte en lui une très forte critique de la société qu'il décrit).

Je présente l’œuvre :

Prix Goncourt 2013

A la sortie de la guerre, en novembre 2019, deux anciens Poilus, Édouard Péricourt (fils de la haute bourgeoisie, dessinateur fantasque, homosexuel, rejeté par son père) et Albert Maillard, modeste comptable, essaient tant bien que mal de survivre aux marges d’une société qui veut oublier la guerre et surtout les soldats survivants. La réintégration est d’autant plus difficile qu’Edouard Péricourt, en plus d’être rejeté par son père, est une gueule cassée. Leur relation naît le 9 novembre 1918, juste avant la fin de la Grande Guerre. Albert est le témoin d'un crime : le lieutenant Henri d’Aulnay-Pradelle, aristocrate arriviste qui veut gagner ses galons de capitaine, parvient à lancer une dernière offensive en faisant croire que les Allemands, qui attendent pourtant l'Armistice comme les Français, ont tué deux de ses hommes éclaireurs, mais Albert a compris que c'est son lieutenant qui leur a tiré une balle dans le dos. Pendant l'offensive, Pradelle, se voyant démasqué, pousse Albert dans un trou d’obus, ce dernier se retrouve alors enterré vivant face à une tête de cheval mort. In extremis Édouard sauve Albert d’une mort atroce au prix de sa défiguration par un éclat d’obus, faisant de lui une gueule cassée, alors qu'Albert, traumatisé, devient paranoïaque.

Démobilisés, Albert et Édouard, amers, vivent difficilement à Paris. Ces deux laissés-pour-compte se vengent de l'ingratitude de l’État en mettant au point une escroquerie qui prend appui sur l'une des valeurs les plus en vogue de l'après-guerre : le patriotisme. Ils vendent aux municipalités des monuments aux morts fictifs. Quant au lieutenant Pradelle, il profite des nombreux morts inhumés dans des tombes de fortune sur le champ de bataille pour signer un contrat avec l’État qui prévoit de les inhumer à nouveau dans des cimetières militaires, vendant « aux collectivités des cercueils remplis de terre et de cailloux, voire de soldats allemands ».

Je présente l’extrait

Cet extrait se situe à la fin du roman, juste avant l’épilogue. Albert et Edouard ont monté leur escroquerie aux monuments aux morts. Pour recevoir l’argent, Edouard a pris un pseudonyme : Eugène Larivière. Avec l’argent déjà perçu, Albert et Edouard occupent une suite luxueuse à l’hôtel Lutetia et organisent des fêtes décadentes qui annoncent les excès des années folles et dans lesquelles ils créent des mises en scène ridiculisant les hauts gradés et les chefs d’Etat responsables de la guerre et de la situation internationale. M. Péricourt, victime de cette escroquerie, a engagé son gendre Pradelle pour trouver Eugène Larivière et le faire condamner pour extorsion de fonds. Albert et son amie Pauline quant à eux, se sachant menacés par la police, décident de quitter le territoire, quand Edouard ne souhaite ni s’enfuir ni être pris.

L’extrait met en scène la mort d’Edouard, percuté accidentellement par la voiture de son propre père.

Je formule la problématique

Comment l’auteur parvient-il à mettre en scène la fin tragique d’Edouard ?

J’annonce le plan

  1. Un montage parallèle
  2. La révolte contre le réel et la  critique symbolique de la guerre
Au revoir là-haut lecture analytique 4

 

  1. Un montage parallèle qui conduit à une issue tragique

 

  1. Le montage parallèle et le jeu subtil des points de vue
  • Grâce au jeu subtil du basculement entre différents points de vue interne, la narration obéit à un montage parallèle
  • Mise en scène très cinématographique
  • On découvre le départ d’Edouard à travers différents points de vue successifs
  • Tous ces points de vue sont variés en ce sens qu’ils émanent à chaque fois de personnages différents : les employés du Lutetia (« tous ceux qui avaient servi Monsieur Eugène »), le concierge, M. Péricourt à travers le compte-rendu de Pradelle, une femme de service
  • Mais malgré la variété des sources, tous convergent vers un seul et même portrait : celui d’un être fantasque, dépensier et excentrique aimant à se déguiser (« une de ces excentricités dont il avait jusqu’alors régalé le personnel », « son gendre avait parlé de « fantaisies » »)
  • La sortie de l’hôtel Lutetia par Edouard et la virée en voiture de M. Péricourt sont racontées selon un montage parallèle, grâce au changement de point de vue et au discours indirect libre
  • Ce montage parallèle crée de l’action mais surtout une tension annonçant une fin terrible, surtout quand on voit progressivement converger vers un même point la trajectoire et celle du fils : « il roulait déjà sur le boulevard Raspail, il dépasserait le Lutetia, prendrait tout de suite à droite et rentrerait »

 

  1. La mise en scène de l’issue tragique
  • On devine dès ce passage que le père et le fils ne vont pas que se croiser
  • L’issue tragique du héros est annoncée à travers son déguisement, qui fait penser à une créature surnaturelle : « comme un saint », « ange », « l’ange », « un ange »
  • Tout est mis en place pour nous faire comprendre que le héros se précipite vers son destin, prêt à s’envoler vers les anges, et donc vers la mort
  • Les « ailes » sont soulignées plusieurs fois (« ses ailes d’ange », « des ailes », « les ailes », « avec de grandes ailes vertes »  et le lexique de la chasse, avec la comparaison du fils à un gibier et du père à un prédateur, sont des indices très clairs de l’issue tragique : « comme un gibier soudain averti de la présence d’un prédateur »
  • Edouard apparaît à travers ce lexique et cette comparaison comme une victime prête à être sacrifiée
  • Le croisement des deux trajectoires sonne la mort d’Edouard
  • La mort d’Edouard apparaît comme un suicide qu’il met en scène dès le départ en se déguisant en ange avec des ailes vertes (le vert symbolisant le mal, et indiquant aussi la décomposition) et un « visage de marbre » comparé par M. Péricourt à « un masque mortuaire »
  •             Edouard met en scène son suicide en imitant le vol d’un oiseau et en se précipitant au milieu de la route : « Il se planta au milieu de la chaussée, ouvrit largement les bras à l’arrivée de la voiture, les yeux au ciel »
  • L’issue tragique est également soulignée par le fait que M. Péricourt ne contrôle plus son véhicule : « M. Péricourt n’aurait pas pu s’arrêter. Mais il aurait pu freiner. »
  • Le père n’est plus maître de son véhicule et de lui-même puisqu’il est « paralysé »
  • Tout se passe comme si le père était poussé par une force incontrôlable à tuer son propre fils
  • L’issue est d’autant plus tragique que M. Péricourt est le seul à reconnaître le visage de son fils dans les dernières secondes avant l’impact : « paralysé par cette surprenante apparition surgie de nulle part »
  • La stupéfaction est mise en relief grâce à la voix passive et au point de vue interne qui permet de vivre la scène à la place du père
  • L’énumération qui sert à décrire le visage du fils sert aussi à mettre en évidence le choc émotionnel du père : « le visage d’Edouard, son fils, intact, immobile, statufié, comme un masque mortuaire dont les yeux plissés exprimaient une immense surprise »
  • Le déséquilibre ou la disproportion entre cette longue énumération servant à décrire le visage du fils, créant ainsi une scène au ralenti, et la proposition finale de la phrase (« il ne réagit pas »), brève, traduit la terreur propre au registre tragique et annonce la violence et la brutalité du choc physique
  • La brutalité du choc est mise en évidence grâce à une série de phrases courtes : trois phrases courtes s’enchaînent, occupant chacune un paragraphe, ce qui crée un moment de silence et un effet d’inéluctabilité : le mal est fait et on ne peut plus rien pour reculer ou pour lutter contre le destin
  • L’auteur s’insère dans la narration, utilisant le vocabulaire de ses personnages pour raconter la mort du jeune homme : « Alors, l’ange s’envola réellement. »
  • Cet euphémisme reprend avec un mélange de pathos et d’ironie cruelle le vocabulaire utilisé par les différents personnages pour décrire le déguisement d’Edouard
  • le corps percuté par la voiture est en revanche décrit du point de vue des spectateurs : « tout le monde vit clairement le corps du jeune homme cambré, le regard vers le ciel, les bras largement ouverts, comme pour une élévation »
  • la longueur de cette phrase crée là aussi un effet de ralentissement et produit une image lyrique, mais ce lyrisme est aussitôt contredit par la dernière phrase qui décrit la retombée brutale du corps sur la chaussée : « Puis il retomba, s’écrasa sur la chaussée, le crâne frappa violemment l’arête du trottoir, et ce fut tout. »
  • la description clinique et lapidaire de la retombée évacue tout lyrisme et toute spiritualité et ramène le lecteur au côté prosaïque et sinistre de la mort par accident
  • la beauté poétique a disparu
  • la dernière proposition, « et ce fut tout » abrège le récit de la mort d’Edouard et crée un bouleversement chez le lecteur qui a suivi pendant 41 chapitre la trajectoire du jeune homme
  • le décalage entre le caractère lapidaire, prosaïque et clinique du récit de la mort et le reste du récit qui a attaché le lecteur au personnage produit un choc émotionnel
  • la dernière proposition « et ce fut tout » met un terme définitif à la trajectoire d’Edouard, ce qui n’était pas le cas du premier « mais ce fut tout » qui était suivi d’un « Ou presque », relançant la tension et le suspense.
  • Le blanc qui suit sert de linceul au personnage, crée un effet de silence nécessaire au lecteur pour faire le deuil d’un personnage auquel il s’est attaché depuis le début du roman

 

Verdun, ossuaire de Douaumont.

Verdun, ossuaire de Douaumont.

 

  1. La révolte contre le réel et la critique symbolique de la guerre
  • Le déguisement et la mise en scène d’Edouard trahit dès le début une tendance suicidaire : il se déguise en ange et dépense à tout va la fortune qu’il a extorquée à l’Etat
  • Son suicide déguisé est aussi une manière de montrer que la seule issue que lui offre une société hypocrite, qui ne veut plus entendre parler des gueules cassées, mais qui se nourrit de propagande nationaliste, est la mort
  • Dès le début du roman Edouard se présente comme un rebelle à l’autorité (que celle-ci soit paternelle, militaire ou médicale)
  • Sa mise en scène finale traduit son attachement viscéral à la liberté et son désir d’en finir dans une société qui de toute façon refuse de regarder la réalité en face
  • D’autre part, le fait que l’auteur imagine qu’Edouard est tué accidentellement par son propre père permet d’offrir une ultime vision critique contre la guerre
  • D’après ce récit en effet, la guerre apparaît comme une entreprise de mort, dont les victimes sont les fils, et dont les profiteurs sont les pères
  • La guerre est le sacrifice du fils par le père, c’est le meurtre du fils
  • On retrouve la définition de la guerre telle que la propose le philosophe Michel Serres
  • En collaborant activement au système économique, à l’industrie qui a profité de la guerre, M. Péricourt fait partie de ceux qui ont détruit Edouard
  • Nié, mutilé, marginalisé par une société ivre de laideur et de bêtise nationaliste, Edouard n’avait d’autre issue que la mort
  • Pour autant cet extrait ne constitue pas un éloge du suicide puisque l’envolée lyrique apparaît comme vaine, et la mort, brutale, violente, est triste et laide

 

Conclusion

Je réponds à la problématique

L’auteur met en scène la mort d’Edouard au moyen d’un subtil montage parallèle dans la narration obtenu grâce à la variation des points de vue interne, au discours indirect libre et au registre tragique. Par ailleurs, le récit de cette mort constitue l’ultime pied de nez du personnage à la réalité et à une société contre laquelle il s’est toujours rebellé. A travers le récit de cette mort, l’auteur développe une critique profonde de la guerre, dévoilant sa véritable nature : la guerre est le meurtre organisé des fils par les pères.

Je propose une ouverture

Dans Johnny got his gun, le héros, Joe Bonham, apparaît aussi comme une victime d’une société hypocrite qui envoie les fils de la nation à la mort. Comme Edouard, Joe Bonham est nié, mutilé, marginalisé par la société qui ignore son existence. Prisonnier, il essaie de fuir en demandant le suicide. Mais à la différence d’Edouard, Joe Bonham ne parviendra pas à se suicider ou à obtenir une mort assistée.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article