Lettre de Poilu écrite par la seconde 13

Publié le par Professeur L

Félix Vallotton, La Tranchée, 1915.

Félix Vallotton, La Tranchée, 1915.

Année scolaire 2019-2020 – Lycée Cassini (Clermont-de-l’Oise)

Niveau seconde – seconde 13

Séquence 1 : des personnages dans la tourmente de l’Histoire et les spirales du souvenir

Objet d’étude : le roman et le récit du XVIIIe au XXIe siècle

Problématique : comment la littérature permet-elle de surmonter les drames humains et les épreuves de l’existence ?

Supports :

  • Johnny s’en va-t-en guerre de Dalton Trumbo (1939)
  • Lettre de René Jacob à sa femme (1915)
  • Au revoir là-haut d’Albert Dupontel (première séquence du film) d’après l’œuvre de Pierre Lemaître

 

            Lettre de Poilu écrite par toute la classe

 

            Ma chérie,

 

            Que dire ? Comment te décrire ? Quels mots puis-je utiliser ? Tu ne recevras sans doute pas ma lettre, car l’armée la censurera. C’est une guerre affreuse, horrible et violente, qui entraîne la perte physique et morale des soldats. Les Allemands ne reculent pas. Ils déciment nos troupes. Le champ de bataille ressemble à un cimetière à ciel ouvert. Tous ces corps, étalés sur le sol, nous soulèvent le cœur. Ce que j’ai vu est indescriptible. J’ai vu mes camarades se faire tirer dessus comme des lapins. J’ai vu des morts par centaines.  J’ai vu des scènes effroyables : dans le no man’s land, des cadavres, des mares de sang, le sang qui empeste, et que survolent des insectes répugnants. J’ai vu un incendie aveuglant, provoqué par les grenades. Les bombes font un bruit de tambours qui résonnent dans ma tête jour et nuit. Le bruit des obus me fait siffler les oreilles. La moindre détonation me perce les tympans. Je suis abasourdi par les bruits des canons rugissant dans cette vaste vallée, recouverte par le sang de nos camarades. Les coups de fusils, les tirs d’obus nous rendent dingues. On les voit exploser au loin comme des feux d’artifice meurtriers. Les explosions sont semblables à l’éruption d’un volcan. La terre explosant, la roche brûlante, le sang coulant tel de la lave.  Au front, on sent la mort venir vers nous. On sent la pluie de balles tomber sur nous. Où courir ? Où aller ? Sur qui tirer ? Nous sommes tous des pions sur un échiquier, tombant les uns après les autres. Les balles se perdent. Nos compagnons d’armes tombés au champ d’honneur disparaissent petit à petit dans boue. Les éclats d’obus leur servent de drap funéraire. Oh Marie, sors-moi de là ! Je vois des hommes rampant lentement au milieu de ce chaos, les entrailles répandues sur le sol, implorant de mettre fin à leurs souffrances, tels des âmes en peine. La nuit, les explosions, les tirs, les cris de ceux qui meurent ne cessent de me hanter. Nos défunts compagnons nous rendent visite dans nos rêves. Ils nous empêchent de dormir.  Ici, l’alcool nous tient chaud. Pour oublier la terreur, certains soldats boivent du vin jusqu’à en devenir ivres. Les odeurs de la terre en fusion, des cadavres, de la poudre à canon, sont effroyables. L’odeur infâme des cadavres, qu’ils soient humains ou animaux, se répand partout. L’odeur effroyable de la mort est omniprésente, comme si aucune autre odeur n’avait existé auparavant.  On quitte nos tranchées au coup de sifflet comme pour un match de foot. Mais mon match à moi, c’est de tuer mes semblables, comme une machine, tout en essayant de ne pas me faire tirer dessus. La mort nous suit. La mort nous traque. La mort nous enlève nos compagnons, nos amis, nos frères. Elle nous prend tout. Nous sommes juste des hommes cherchant à défendre ce qui nous reste : la vie. Mais nos conditions de vie deviennent intenables : les poux et les rats sont de plus en plus présents. Les poux, les rats et les puces sont devenus nos compagnons du quotidien. Nous tentons de survivre comme des animaux dans les tranchées. Nos pieds sont constamment dans l’humidité. Le moral de chacun diminue sans cesse. La peur, l’impuissance et la mélancolie font partie de chacun d’entre nous.

            Aujourd’hui, il y eut un combat effroyable, meurtrier, traumatisant. Au moment où je t’écris cette lettre, j’en tremble encore. Vers onze heures moins le quart, un sifflement sournois se fit entendre depuis le ciel, comme si un chef de gare sifflait dans mes oreilles : nous fûmes pilonnés par les batteries allemandes. Les explosions faisaient trembler le sol tout entier. Les souffles de terre provoqués par les obus nous poussaient, nous emportaient, nous recouvraient comme une mer agitée. Il pleuvait de la terre, de la roche et des morceaux d’obus, qui transperçaient et arrachaient la peau, le visage et les membres des soldats qui ne s’étaient pas abrités ! Des morceaux de chair volaient partout, comme les confettis d’une danse macabre. Les cris des soldats étaient perçants. Quelques secondes plus tard, les batteries françaises tirèrent, canonnèrent et pilonnèrent les Allemands. Nous étions donc à égalité. Profitant d’un instant de répit, le lieutenant siffla l’assaut, et tout le monde se rua sur les échelles. Tout le monde courut sous le feu des ennemis, et la plupart d’entre nous finit blessé ou tué. Mon meilleur ami était touché au visage. Pris par la rage et la tristesse, je tentais désespérément d’appeler le brancardier, mais en vain… Tout d’un coup, pendant que chacun essayait de retourner dans la tranchée, nous entendîmes un vrombissement. Non comme une moto, ni comme une voiture. Cela venait du ciel. C’était un avion français, qui se dirigeait vers les positions allemandes. Il rencontra un avion allemand, et ce fut le début d’un combat épique sans précédent. Je pensais au mérite d’être aviateur. Comme cela doit être gratifiant et exaltant, de chevaucher son fidèle destrier cracheur de feu, et de voler au-dessus des tranchées ! Nos aviateurs sont les nouveaux chevaliers, luttant contre les barbares. Les deux avions se mitraillaient, se suivaient, jusqu’au moment où l’avion français toucha l’avion allemand, qui commençait à piquer du nez sur la tranchée allemande ! Quelle ironie…           

            Souffrance, peur, cadavres : je ne sais plus quoi penser, je suis exténué. Si seulement tu savais tout le mal que je subis. Je ne pense plus tenir longtemps. On souffre, on en a marre. Je ne pourrai jamais oublier ce saccage abominable. Je n’en peux plus de ce réel carnage. Je veux que ça s’arrête, que la guerre s’arrête. D’ailleurs, l’envie d’arrêter ce désastre est présente dans l’esprit de tous les soldats, y compris ceux de l’ennemi. La guerre est idéalisée par la propagande. La réalité est invivable. Chaque jour, des centaines de soldats meurent comme des rats pris au piège. Pourquoi sommes-nous destinés à être sacrifiés ? D’où provient toute la haine qui poussent les peuples européens à s’entretuer ? Que restera-t-il de notre monde ?  J’ai souvent entendu ces questions dans les moments les plus difficiles. Cette guerre n’engendre que malheur et désastre, des deux côtés. Cette apocalypse affecte physiquement et mentalement les soldats. Elle nous déshumanise, nous affaiblit et nous rend fous. On ne peut pas imaginer les horreurs de la guerre si on ne l’a pas vécue soi-même. Cette guerre, c’est l’enfer.

            J’espère que cette boucherie va bientôt se terminer. Il faut que je sois fort pour revenir vers toi. Mais si je ne rentre pas à la maison, n’oublie pas que j’ai vécu les meilleurs moments de ma vie avec toi. Tu auras été le rayon de soleil de ma vie, et je ne regrette aucun moment passé à tes côtés. Embrasse les enfants pour moi.

           

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