Seuls avec tous : les réseaux sociaux, un espace d'échange et de sociabilité ?

Publié le par Professeur L

Seuls avec tous : les réseaux sociaux, un espace d'échange et de sociabilité ?

En 1967, le professeur de littérature et de communication canadien Marshal McLuhan entrevoyait dans le développement des technologies de l’information et de la communication l’avènement d’un monde unifié appelé « village global ». Tout se passe comme si, grâce aux réseaux de communication et d’information, les individus allaient fonder un monde nouveau fondé sur le partage et l’échange. Ainsi, espace d’échange et de partage, les réseaux sociaux fabriquent de nouvelles solidarités et de nouveaux liens entre les individus, à l’heure de la mondialisation. C’est en tous les cas ce qu’entrevoient de nombreux sociologues, comme Antonio Casilli qui s’intéresse au phénomène japonais des otaku, ou Isabelle Compiègne, qui voit dans les réseaux sociaux un outil permettant de lutter contre l’individualisme. Cependant, l’utilisation des réseaux sociaux n’est pas dépourvue de paradoxes : Antonio Casilli et Isabelle Compiègne décrivent avant tout des individus qui s’isolent de la société en s’enfermant chez eux. D’autre part, la série télévisée 13 Reasons Why diffusée sur Netflix met en scène des adolescents utilisant les réseaux sociaux pour se livrer à du cyberharcèlement, et il n’est pas dit qu’à travers le partage d’informations et la communication, les individus chercheraient avant tout à faire preuve de générosité, comme le rappelle Jean-François Dortier dans un article paru dans Sciences humaines en 2011. Par conséquent, il apparaît légitime de se demander si les réseaux sociaux contribuent réellement à créer de nouvelles solidarités. Pour répondre à cette question, nous verrons tout d’abord que les réseaux sociaux permettent de tisser de nouveaux liens, avant d’en examiner les limites et les dangers.

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Tout d’abord, les réseaux sociaux créent de nouvelles communautés et de nouveaux liens entre les individus. Ces nouvelles communautés favorisent le partage du savoir et permettent de redonner du sens et une réalité à la solidarité, dans une société de plus en plus individualiste, productiviste et concurrentielle. En effet, les réseaux sociaux sont nés avant tout d’une réaction à la société capitaliste. Ils sont avant tout le produit d’un refus de contribuer à une société fondée uniquement sur le profit, la rentabilité et la productivité. C’est ce que rappelle Antonio Casilli, dans son ouvrage intitulé Les Liaisons numériques : vers une nouvelle sociabilité ? Le chercheur s’intéresse au phénomène japonais des otaku, ces individus qui refusent de participer à une société uniquement tournée vers le profit et vers la satisfaction des besoins matériels. Les otaku apparaissent comme des individus cherchant à recréer des liens sociaux et culturels dépourvus de souci économique, en partageant des informations et du savoir sur des passions communes autour desquelles se rassembler. Les otakus ont ainsi créé les premières communautés virtuelles fondées sur des valeurs non marchandes.

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La coopération, l’ouverture, l’échange constituent la clé de voûte des réseaux sociaux. Ainsi, Isabelle Compiègne rappelle, dans son ouvrage intitulé La Société numérique en question(s), que l’ouverture, la coopération, le sens du partage sont au fondement même des réseaux sociaux. Ainsi, tout porte à croire que la sociabilité constitue l’alpha et l’oméga des réseaux sociaux, favorisant une tendance propre à l’être humain, qui fait l’objet d’une analyse rigoureuse par Jean-François Dortier, dans son article intitulé « Altruiste ou égoïste, les deux faces de l’être humain », paru en février 2011, dans la revue Sciences humaines. Ce dernier montre que l’être humain possède deux tendances contradictoires en lui : une tendance égoïste et une tendance altruiste. Et tout porte à croire, d’après Antonio Casilli et Isabelle Compiègne, que les réseaux sociaux favorisent d’abord la tendance altruiste en l’être humain. Les réseaux sociaux permettraient à la tendance altruiste de s’exprimer et de se concrétiser, même à travers une expérience virtuelle.

Seuls avec tous : les réseaux sociaux, un espace d'échange et de sociabilité ?

Cependant, il serait naïf de croire que les réseaux sociaux n’encouragent que les tendances à la générosité, à la solidarité et à l’altruisme chez l’être humain. Si tel était le cas, nous serions vraiment dans un monde utopique, sans conflit, et Internet aurait déjà permis aux humains d’éradiquer la violence, le terrorisme et la guerre.

            Loin de créer une sociabilité exemplaire et harmonieuse, les réseaux sociaux engendrent l’isolement des individus. Comment croire que les réseaux sociaux fondent de nouvelles pratiques de partage et d’ouverture, quand on sait que les membres actifs de ces réseaux sont des otakus, autrement dit des « murés », des individus qui s’isolent de la société, comme le rappelle Antonio Casilli dans Les Liaisons numériques : vers une nouvelle sociabilité ? L’isolement et la rupture des « murés » sont tels que ces individus vont jusqu’à refuser de sortir de chez eux, vivant volontairement dans un état de confinement perpétuel. Isabelle Compiègne relève le même paradoxe : alors qu’ils créent des réseaux virtuels, les individus demeurent seuls, séparés physiquement et géographiquement des autres, et cette expérience de réseau est avant tout virtuelle.

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Les réseaux sociaux favorisent la ghettoïsation et l’égoïsme. En créant des communautés virtuelles autour d’une passion commune, les individus ne s’ouvrent pas au monde et à la société, mais s’enferment et font sécession. Cela signifie que tout individu ne partageant pas la même passion commune ne peut intégrer une communauté dans les réseaux sociaux. Ceux-ci sont donc des machines à fabriquer des sociétés closes, des ghettos, des communautés fermées et non ouvertes. C’est ce que souligne Antonio Casilli. Ces communautés sont d’autant plus déshumanisées qu’elles évoluent grâce à des logiciels, comme le rappelle Isabelle Compiègne. Par conséquent, tout porte à croire que les réseaux sociaux favorisent en réalité la tendance égoïste de l’être humain d’après l’analyse de Jean-François Dortier dans son article intitulé « Altruiste ou égoïste, les deux faces de l’être humain », paru en février 2011, dans la revue Sciences humaines. L’altruisme revendiqué par les réseaux sociaux n’est qu’une façade permettant de cacher des intérêts égoïstes. Ce n’est pas un hasard si Jean-François Dortier prend comme exemple Bill Gates, le co-fondateur de Microsoft, qui s’achète une image de « saint laïc » à travers ses bonnes œuvres pour essayer de faire oublier avec quelle férocité il a imposé son entreprise au monde, écrasant la moindre concurrence pour son seul profit.

Allégorie de la simulation  Lorenzo Lippi Vers 1640 Huile sur toile 73 x 89 cm Legs Goury , 1886. Musée d'Angers.

Allégorie de la simulation Lorenzo Lippi Vers 1640 Huile sur toile 73 x 89 cm Legs Goury , 1886. Musée d'Angers.

Enfin, les réseaux sociaux, en favorisant la tendance égoïste de l’être humain sous couvert de générosité, de sociabilité, de solidarité et de partage, peuvent détruire un être humain, en l’isolant et en le désocialisant. C’est ce que rappelle la série 13 Reasons Why diffusée par Netflix, qui montre comment des adolescents utilisent les réseaux sociaux pour harceler l’une de leurs camarades qui finit par se suicider. Le cyberharcèlement est un produit des réseaux sociaux, qui est le contraire même de la solidarité et de l’amitié. Cyberharcelé, l’individu est agressé, humilié et livré à la haine publique jusque dans son intimité. Dans la première saison de la série, Clay Jensen, un adolescent, reçoit un jour un colis contenant sept cassettes envoyées par Hannah Baker, sa meilleure amie. Or celle-ci a mis fin à ses jours quelques semaines plus tôt. Ces sept cassettes détaillent les treize raisons pour lesquelles la jeune fille s’est suicidée. Elle n’a pas supporté l’isolement qu’elle a subi, isolement renforcé par les réseaux sociaux, comme on peut le voir dans la photographie du corpus.

Seuls avec tous : les réseaux sociaux, un espace d'échange et de sociabilité ?

Pour conclure, on voit bien que la générosité, l’échange et le partage constituent des valeurs certes positives mais on ne saurait réduire l’usage des réseaux sociaux à ces valeurs profondément humanistes. Loin de créer une nouvelle utopie exemplaire, les réseaux sociaux peuvent aussi engendrer l’isolement, la ghettoïsation, l’égoïsme, la désocialisation et la haine. C’est tout le mérite de ce corpus que de pointer l’ambivalence des réseaux sociaux, à l’image de l’ambivalence de tout être humain, sans cesse tiraillé entre la fraternité et l’individualisme.

 

Publié dans Culture générale

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