La jalousie selon René Girard

Publié le par Professeur L

Année scolaire 2007-2008 – BTS
Lycée André Malraux (Béthune)
Séquence consacrée à l’amour : la jalousie est-elle un obstacle ou un moteur du sentiment amoureux ?
Support : René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, chapitre 1 : « Le désir triangulaire ».
 
« La jalousie et l’envie supposent une triple présence : présence de l’objet, présence du sujet, présence de celui que l’on jalouse ou de celui que l’on envie. Ces deux « défauts » sont donc triangulaires : jamais, toutefois, nous ne percevons un modèle dans celui que l’on jalouse parce que nous prenons toujours sur la jalousie le point de vue du jaloux lui-même. [ …] Celui-ci se persuade aisément que son désir est spontané, c’est-à-dire qu’il s’enracine dans l’objet et dans cet objet seulement. Le jaloux soutient toujours, par conséquent, que son désir a précédé l’intervention du médiateur. Il nous présente celui-ci comme un intrus, un fâcheux […] qui vient interrompre un délicieux tête-à-tête. La jalousie se ramènerait donc à l’irritation que nous éprouvons tous lorsqu’un de nos désirs est accidentellement contrarié. La véritable jalousie est infiniment plus riche et plus complexe que cela. Elle comporte toujours un élément de fascination à l’égard du rival insolent. […] Nous parlons de « tempérament jaloux » ou de « nature envieuse ». Que peut donc impliquer, concrètement, un tel « tempérament » ou une telle « nature » sinon une irrésistible propension à désirer ce que désirent les Autres, c’est-à-dire à imiter leurs désirs ?
Max Scheler fait figurer « l’envie, la jalousie et la rivalité » parmi les sources du ressentiment. Il définit l’envie comme « le sentiment d’impuissance qui vient s’opposer à l’effort que nous faisons pour acquérir telle chose, du fait qu’elle appartient à autrui ». Il observe, d’autre part, qu’il n’y aurait pas envie, au sens fort du terme, si l’imagination de l’envieux ne transformait en une opposition concertée l’obstacle passif que le possesseur de l’objet lui oppose, du fait même de sa possession. « Le seul regret de ne pas posséder ce qu’un autre possède et ce que je désire, ne suffit pas, en soi, à…faire naître (l’envie) puisqu’aussi bien ce regret peut me déterminer à l’acquisition de la chose désirée ou d’une chose analogue…L’envie ne naît que si l’effort requis pour mettre en œuvre ces moyens d’acquisition échoue en laissant un sentiment d’impuissance. »
L’analyse est exacte et complète ; elle n’omet ni l’illusion que se fait l’envieux sur la cause de son échec, ni la paralysie qui accompagne l’envie. Mais ces éléments restent isolés ; le rapport qui les unit n’est pas vraiment perçu. Tout s’éclaire, au contraire, tout s’organise en une structure cohérente si l’on renonce, pour expliquer l’envie, à partir de l’objet de la rivalité et si l’on fait du rival lui-même, c’est-à-dire du médiateur, le point de départ de l’analyse, aussi bien que son point d’aboutissement. L’obstacle passif que constitue la possession n’apparaîtrait pas comme un geste de mépris calculé, cet obstacle ne provoquerait pas le désarroi si le rival n’était pas secrètement vénéré. Le demi-dieu paraît répondre aux hommages par une malédiction.[…] Le sujet voudrait se croire victime d’une atroce injustice mais il se demande avec angoisse si la condamnation qui semble peser sur lui n’est pas justifiée. La rivalité ne peut donc qu’exaspérer la médiation ; elle accroît le prestige du médiateur et elle renforce le lien qui unit l’objet à ce médiateur, en contraignant ce dernier à affirmer hautement son droit, ou son désir, de possession. Le sujet est donc moins capable que jamais de se détourner de l’objet inaccessible : c’est à cet objet et à lui seul que le médiateur communique son prestige, en le possédant ou en désirant le posséder. Les autres objets n’ont aucune valeur aux yeux de l’envieux, seraient-ils analogues ou même identiques à l’objet « médiatisé ».
Toutes les ombres se dissipent si l’on reconnaît un médiateur dans le rival abhorré.[…] Seuls les romanciers rendent au médiateur la place usurpée par l’objet ; seuls les romanciers renversent la hiérarchie du désir communément admise. »
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