La parabole des trois anneaux

Publié le par Professeur L

Séquence 6 : projet interdisciplinaire français-histoire-géographie-éducation à la citoyenneté : l'Europe des Lumières
Support : Nathan le sage de Lessing pour Aurore
Objectif : comprendre les idées de Lessing sur la religion : la parabole des trois anneaux

L'action se situe à Jérusalem au cours de la troisième croisade (1189-1192)

ACTE III - SCENE V

SALADIN : Puisque, paraît-il, tu es si sage, dis-moi donc : quelle est la foi, quelle est la loi qui t'a semblé la plus lumineuse ?
NATHAN : Sultan, je suis juif.
SALADIN : Et moi, musulman. Entre nous, il y a le chrétien. Or, la vraie religion ne peut être que l'une des trois. [...] Allons ! Fais-moi donc part de ta pensée. [...] Fais-moi savoir - en confidence, cela va sans dire - le choix que ces raisons ont déterminé, pour que je le fasse mien. Comment ? Tu hésites ? Tu me pèses du regard ? Il se peut bien que je sois le premier sultan à qui prenne pareille fantaisie ; fantaisie qui ne me semble pas, à vrai dire, totalement indigne d'un sultan. Ne trouves-tu pas ? Alors, parle ! Explique-toi ! Ou désires-tu un instant pour réfléchir ? Bon, je te l'accorde. [...]


SCENE VII

SALADIN : Je ne reviens pas trop vite, à ton gré ? Tu es au terme de ta méditation ? Eh bien alors, parle ! [...]
NATHAN : [...] Sultan, [...] me permettras-tu peut-être de te conter une petite histoire ?
SALADIN : Pourquoi pas ? J'ai toujours aimé les petites histoires, bien contées. [...]
NATHAN : Il y a des siècles de cela, en Orient, vivait un homme qui possédait un anneau d'une valeur inestimable [...] La pierre était une opale, où se jouaient mille belles couleurs, et elle avait la vertu secrète de rendre agréable à Dieu et aux hommes quiconque la portait. [...] Quoi d'étonnant si l'Oriental la gardait constamment au doigt, et prit la décision de la conserver éternellement à sa famille ? Voici ce qu'il fit. Il légua l'anneau au plus aimé de ces fils, et il statua que celui-ci, à son tour léguerait l'anneau à celui de ses fils qui lui serait le plus cher, et que perpétuellement le plus cher, sans considération de naissance, par la seule vertu de l'anneau, deviendrait le chef, le premier de sa maison. Entends-moi, Sultan.
SALADIN : Je t'entends. Poursuis !
NATHAN : Ainsi donc, de père en fils, cet anneau vint finalement aux mains d'un père de trois fils qui tous trois lui obéissaient également, qu'il ne pouvait par conséquent s'empêcher d'aimer tous trois d'un même amour. A certains moments seulement, tantôt celui-ci, tantôt celui-là, tantôt le troisième, lorsque chacun se trouvait seul avec lui et que les deux autres ne partageaient pas les épanchements de son coeur, lui semblait plus digne de l'anneau, qu'il eut alors la pieuse faiblesse de promettre à chacun d'eux. [...] Mais la mort était proche, et le bon père tombe dans l'embarras. Il a peine à attrister ainsi deux de ses fils, qui se fient à sa parole. Que faire ? Il envoie secrètement chez un artisan, auquel il commande deux autres anneaux sur le modèle du sien, avec l'ordre de ne ménager ni peine ni argent pour les faire de tous points semblables à celui-ci. L'artiste y réussit. Lorsqu'il apporte les anneaux au père, ce dernier est incapable de distinguer son anneau qui a servi de modèle. Joyeux et allègre, il convoque ses fils, chacun à part, donne à chacun sa bénédiction, et son anneau, et meurt. [...] A peine le père mort, chacun arrive avec son anneau, et chacun veut être le chef de la maison. On enquête, on se querelle, on s'accuse. Peine perdue ; impossible de prouver quel anneau était le vrai. (Après une pause, pendant laquelle il attend la réponse du Sultan) : presque aussi impossible à prouver qu'aujourd'hui pour nous la vraie croyance.
SALADIN : Comment ? C'est là toute la réponse à ma question ?...
NATHAN : Mon excuse simplement si je ne me risque pas à distinguer les trois anneaux, que le père a fait faire dans l'intention qu'on ne puisse pas les distinguer.
SALADIN : Les anneaux ! Ne te joue pas de moi ! Je croirais, moi, qu'on pourrait malgré tout distinguer les religions que je t'ai nommées, jusque dans le vêtement, jusque dans les mets et les boissons ! [...]
NATHAN : [...] Comme je l'ai dit, les fils se citèrent en Justice et chacun jura au juge qu'il tenait directement l'anneau de la main du père - ce qui était vrai ! - après avoir obtenu de lui, depuis longtemps déjà, la promesse de jouir un jour du privilège de l'anneau - ce qui était non moins vrai ! Le père, affirmait chacun, ne pouvait pas lui avoir menti ; et, avant de laisser planer ce soupçon sur lui, ce père si bon, il préférerait nécessairement accuser de vol ses frères [...]
SALADIN : Et alors, le juge ? J'ai grand désir d'entendre le verdict que tu prêtes au juge. Parle !
NATHAN : Le juge dit : " Si vous ne me faites pas, sans tarder, venir votre père, je vous renvoie dos à dos. Pensez-vous que je sois là pour résoudre des énigmes ? Ou bien attendez-vous que le vrai anneau se mette à parler ? Mais, halte ! J'entends dire que le vrai anneau possède la vertu magique d'attirer l'amour : de rendre agréable à Dieu et aux hommes. Voilà qui décidera ! Car les faux anneaux, eux, n'auront pas ce pouvoir ! Eh bien : quel est celui d'entre vous que les deux autres aiment le plus ? Allons, dites-le ! Vous vous taisez ? Les anneaux n'ont d'effet que pour le passé ? Ils ne rayonnent pas au-dehors ? Chacun n'aime que lui-même ? Oh, alors vous êtes tous les trois des trompeurs trompés ! Vos anneaux sont faux tous les trois. Il faut admettre que le véritable anneau s'est perdu. Pour cacher, pour compenser sa perte, le père en a fait faire trois pour un. [...] Et en conséquence, continua le juge, si vous ne voulez pas suivre le conseil que je vous donne en place de verdict, allez-vous en ! Mon conseil, lui, est le suivant : prenez la situation absolument comme elle est. Si chacun de vous tient son anneau de son père, alors que chacun, en toute certitude, considère son anneau comme le vrai. Peut-être votre père n'a-t-il pas voulu tolérer plus longtemps dans sa maison la tyrannie d'un seul anneau ? Et il est sûr qu'il vous a tous trois aimés, et également aimés, puisqu'il s'est refusé à en opprimer deux pour ne favoriser qu'un seul. Allons ! Que chacun, de tout son zèle, imite son amour incorruptible et libre de tout préjugé ! Que chacun de vous s'efforce à l'envi de manifester dans son anneau le pouvoir de la pierre ! Qu'il seconde ce pouvoir par sa douceur, sa tolérance cordiale, ses bienfaits, et s'en remette à Dieu ! Et quand ensuite les vertus des pierres se manifesteront chez les enfants de vos enfants ; alors, je vous convoque, dans mille fois mille ans, [...] devant ce tribunal. Alors, un plus sage que moi siègera ici, et prononcera. Allez ! Ainsi parla le juge modeste.
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