Pourquoi suis-je ici ? Par Noémie

Publié le par Professeur L


Mathilde,


Pourquoi suis-je ici ? Que fais-je dans ces tranchées boueuses et insalubres ? Pourquoi ces morts ?
Chaque nuit, quand je crois pouvoir avoir un peu de répit, les visages de ceux à qui j'ai enlevé la vie, figés dans un effroyable rictus de douleur, reviennent me hanter sans relâche.
Ces soldats pères de familles ou tout jeunes étudiants ! Ces soldats qui se jettent dans les croix de l'ennemi, afin de pousser leur dernier soupir ! Certains sont juste des gamins, apeurés comme un gibier prisonnier de son piège.
Et ces cris. Comment oublier ces hurlements d'un infiini désespoir ? Ces cris rauques et lointains qui résonnent sous les jets de munitions, et qui ont le don de nous affoler, de nous tourmenter, de nous torturer et de nous tuer jusqu'au dernier.
Dès que le tirs reprennent, je vois de mes yeux brouillés mes compagnons se livrer à une mort inéluctable. Puis lorsque c'est à mon tour, je sens cette désopilante sensation venir étreindre mon âme, dans l'unique but de m'arracher mes derniers espoirs.
Que penser de ces cadavres qui pourrissent sous la pluie battante, que les balles perdues lacèrent avec hargne, et que les obus détruisent ? Chaque jour, j'ai la morbide impression de me rapprocher un peu plus de leur état. Je me sens impuissant. Impuissant et inutile.
L'odeur de la mort, mêlée à la senteur du sang et de la décomposition des cadavres, traîne dans les tranchées. Les corps inanimés des rats des champs sèchent entre les réserves de munitions et la boue, sinistre présage de la fin qui m'attend. Rares sont les rayons qui traversent les fils de fer pour nous réchauffer.
Rares sont les soldats qui ne se mutilent pas pour rentrer chez eux, au calme.
Rares sont ceux qui reviennent en vie de chaque offensive tentée.
Je me sens seul, comme perdu dans un enfer qui me calcine avec haine. Mon fusil ressemble à un serpent machiavélique, prêt à arracher la vie d'un pauvre innocent. L'atmosphère apocalyptique est insoutenable.
Je ne peux plus supporter les odeurs, les visages, les dépouilles défigurées. Chacun de ces méticuleux détails qui me tordent les boyaux jusqu'au plus effroyable des dégoûts. La seule présence glaciale qui ne me quitte pas, c'est celle des obus que je côtoie avec lassitude.
Je crois même m'y être habitué, et j'attends parfois leur tombée pour me dire qu'ensuite il me restera quelques heures de calme avant que cela ne recommence.
N'est-ce pas ironique ?
Hier, j'ai perdu l'unique photographie, durant la pluie d'obus, que j'avais de toi. Je n'ai plus qu'un souhait, Mathilde, celui de te revoir.
Prends soin de toi.

Manech
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