Résister dans les camps nazis

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Cet exposé sur la résistance dans les camps nazis a été élaboré d'après les témoignages des survivants étudiés en français. Toutefois, il est également composé de rédactions d'élèves de troisième composées en classe de français, qui se sont mis dans la peau de résistants dans les camps nazis, à partir des recherches effectuées en histoire.

 

RESISTER DANS LES CAMPS NAZIS

 

 

Le 11 avril 1945, lorsque les Américains découvrent le camp de Buchenwald libéré par les résistants déportés, ce qui se dresse face à eux est un spectacle d'horreur : des cadavres de mort entassés partout et des survivants qui ne sont plus que des squelettes vivants. Jorge Semprun raconte cette rencontre entre les soldats américains et les déportés résistants au début de L’Écriture ou la vie :

 

 

« Ils me regardent, l’œil affolé, rempli d’horreur.

Mes cheveux ras ne peuvent pas être en cause, en être la cause. Jeunes recrues, petits paysans, d’autres encore, portent innocemment le cheveu ras. Banal, ce genre. Ça ne trouble personne, une coupe à zéro. Ça n’a rien d’effrayant. Ma tenue, alors ? Sans doute a-t-elle de quoi intriguer : une défroque disparate. Mais je chausse des bottes russes, en cuir souple. J’ai une mitraillette allemande en travers de la poitrine, signe évident d’autorité par les temps qui courent. Ça n’effraie pas, l’autorité, ça rassure plutôt. Ma maigreur ? Ils ont dû voir pire, déjà. S’ils suivent les armées alliées qui s’enfoncent en Allemagne, ce printemps, ils ont déjà vu pire. D’autres camps, des cadavres vivants.

 

Ça peut surprendre, intriguer, ces détails : mes cheveux ras, mes hardes disparates. Mais ils ne sont pas surpris, ni intrigués. C’est de l’épouvante que je lis dans leurs yeux.

 

Il ne reste que mon regard, j’en conclus, qui puisse autant les intriguer. C’est l’horreur de mon regard que révèle le leur, horrifié. Si leurs yeux sont un miroir, enfin, je dois avoir un regard fou, dévasté. »

 

 

L'horreur est indicible. Ce que l'Europe et le monde découvrent alors est totalement inouï dans toute l'histoire de l'humanité. Le 12 avril 1945, les Anglais doivent affronter le même spectacle macabre au camp de Bergen-Belsen.

 

Comment une telle horreur a-t-elle été rendue possible ? Quels étaient les objectifs et les motivations des Nazis en édifiant ces camps de concentration et d'extermination ? Et surtout, comment les déportés ont-il fait pour survivre et résister dans ces conditions extrêmes ?

 

 

 

I. Les camps de concentration et d'extermination sont indissociables du régime nazi

 

 

Lorsque Hitler accède au pouvoir en 1933, un régime politique de type nouveau, le totalitarisme nazi, remplace l'éphémère République de Weimar. Le nazisme est un fascisme. Il s'agit d'un régime politique fondamentalement athée, anti-démocratique, anti-parlementaire, ultra-nationaliste et belliciste, dont le but est de créer un homme nouveau. De plus, le nazisme est un fascisme raciste et antisémite.

 

Avec l'arrivée d'Hitler au pouvoir, les libertés fondamentales sont ainsi reniées. Le pluralisme politique disparaît. Tous les partis politiques sont dissous. Tous les opposants d'Hitler, ou tout simplement ceux qui osent affirmer qu'ils pensent différemment, sont pourchassés et envoyés dans des camps de travail forcés qui vont devenir très vite les premiers camps de concentration. Ainsi, les socio-démocrates, les communistes et les syndicalistes sont les premiers envoyés dans les camps de concentration. Ils y sont encadrés par la pègre, elle aussi détenue et dirigée par les SS. Le décret d'avril 1933, avec la création de Dachau, officialise et institutionnalise le système concentrationnaire. Dès lors, les camps de concentration se multiplient : Buchenwald, Sachsenhausen puis Mauthausen apparaissent.

 

Dans la nuit du 8 au 9 novembre 1938 a lieu la « Nuit de Cristal » : il s'agit du plus terrible pogrom de l'histoire de l'Allemagne, pogrom au cours duquel les biens des Juifs sont pillés, des familles sont assassinées, et les synagogues sont incendiées. 30 000 Juifs sont dépouillés de leur citoyenneté et de leurs biens, puis envoyés à Dachau, Buchenwald et Sachsenhausen.

 

Quand l'Allemagne envahit la Tchécoslovaquie, les opposants tchèques au régime nazi sont déportés dans les camps de Flossenburg, Stuthof et Mauthausen.

 

Des familles entières sont déportées dans les camps de concentration. Un camp de concentration est créé uniquement pour les femmes qui sont alors séparées de leurs maris et de leurs familles : Ravensbrück.

 

Dès le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, avec l'invasion de la Pologne par l'armée allemande, les opposants polonais, Résistants, soldats juifs, des familles entières de paysans, connaissent le même sort que les Tchèques et les opposants allemands. Pendant toute la durée de la guerre, tous les Résistants européens des pays vaincus par le Troisième Reich sont pourchassés par la Gestapo, les SS et les collaborateurs, puis déportés dans les camps. Ainsi, certains camps de concentration, comme Buchenwald, rassemblent 22 nationalités.

 

Le décret « Nuit et Brouillard » du 7 décembre 1941 impose le transfert et la déportation de tous les Résistants européens dans les camps de concentration, et ce dans le secret le plus absolu, sans que les familles concernées ne soient au courant.

 

Mais la barbarie nazie ne s'arrête pas là et, en plus des camps de concentration, sont créés des camps d'extermination. Chelmno est le premier camp d'extermination en Pologne : les premiers essais sont faits en décembre 1941. Le 20 janvier 1942, à la conférence de Wannsee, Heydrich et les dignitaires nazis décident de mettre en place la « Solution finale » : il s'agit en fait de l'extermination systématique et industrielle de tous les Juifs d'Europe dans les camps d'extermination principalement basés en Pologne : Auschwitz, Belzec, Sobibor, Treblinka, Chelmno, Majdanek. Les Tziganes et les homosexuels connaissent le même sort que les Juifs.

 

Tout ceci vise à montrer que les camps de concentration et d'extermination sont l'inévitable conséquence du nazisme, c'est-à-dire d'une idéologie qui prône la haine de l'autre et la négation du principe d'humanité comme on va le voir.

 

 

 

 

II. Quelles sont les conditions de vie des déportés dans les camps nazis ?

 

 

A. La déportation

 

Tout commence par l'expérience traumatisante de la déportation, comme le montre notamment Jorge Semprun dans Le Grand Voyage. Les prisonniers sont déportés dans des wagons à bestiaux. Ils peuvent se retrouver une centaine sur seulement 20 mètres carrés. Le voyage dure plusieurs jours et plusieurs nuits. On ne sait pas où on va. La destination reste inconnue. Les prisonniers restent debout des heures entières, dans l'incapacité de bouger ou de faire le moindre mouvement. Sans eau ni nourriture. Certains meurent dans le wagon, étouffés ou assassinés par d'autres détenus, qui commencent à devenir fous. Au terme du voyage, les déportés sont accueillis par les hurlements des SS et les aboiement des chiens. Épuisés, affamés et assoiffés, ils sont triés et doivent courir aux douches dans lesquelles l'eau est toujours glacée, quelle que soit la saison, et où ils doivent se partager un morceau de savon pour deux. Ils sont forcés d'abandonner toutes leurs affaires, de se déshabiller devant tout le monde. Ils sont rasés, de la tête aux pieds. Un pyjama rayé en toile leur est confié comme seul habit, avec des sandales de bois et un numéro, qui remplace désormais leur nom.

 

 

B. Les conditions de vie

 

La journée commence à 5 heures ou 6 heures du matin. Les déportés sont stockés dans des baraquements par centaines. Ils doivent se partager de maigres paliers de bois pour dormir, dans la promiscuité et la saleté, ce qui favorise la multiplication des poux et des puces, et la propagation des maladies contagieuses comme le typhus. Dès le réveil, ils doivent se ranger sur la place du camp pour l'appel. L'appel peut durer des heures entières, pendant lesquelles les prisonniers doivent rester debout, qu'il pleuve, vente ou neige, dans le froid ou la canicule. Chaque déporté est appelé par son numéro. S'il manque un déporté à l'appel, on constate sa mort et les SS disent alors qu'une pièce, qu'un outil est manquant. Lorsqu'un SS s'adresse à un déporté, celui-ci ne doit pas le regarder dans les yeux, sous peine d'être frappé, parfois à mort. Le déporté vit dans la peur permanente d'être volé par ses camarades, tué par un SS, frappé par un kapo, humilié, violenté, torturé. Les rations journalières correspondent à 50% des besoins nutritifs d'un être humain : un bol d'eau chaude et un petit morceau de pain avec de la sciure de bois à l'intérieur. Les plus valides doivent participer à l'effort de guerre allemand en travaillant comme des esclaves dans les usines du Reich, situées à proximité des camps, et appelées Kommandos. Il y avait plus de 1800 Kommandos extérieurs autour des camps. La journée de travail dure 15 heures. Les pratiques artistiques et sportives sont bien sûr interdites . Le soir et la nuit, il est interdit de veiller. Il est très difficile de communiquer et de créer des liens, car plus de vingt nationalités sont mélangées.

 

Dans les camps d'extermination, les femmes, les enfants et les vieillards sont directement envoyés dans les chambres à gaz. Les plus valides sont utilisés comme main d’œuvre gratuite jusqu'à leur épuisement. Dès qu'ils deviennent inutiles ou trop faibles, ils sont envoyés dans les chambres à gaz. Et ce sont les déportés eux-mêmes qui doivent nettoyer les chambres à gaz, enlever les cadavres et les envoyer au four crématoire.

 

Dans les camps de concentration comme dans les camps d'extermination, toute tentative de résistance est punie de mort par pendaison.

 

 

C. Les objectifs des camps nazis

 

Dès lors, les objectifs des camps nazis sont clairs : il s'agit de déshumaniser les déportés, de les dépersonnaliser comme le constate Bruno Bettelheim dans Le cœur conscient :

 

« Les prisonniers qui en venaient à croire les affirmations répétées des gardes, qu'ils ne quitteraient le camp qu'à l'état de cadavres, et qui étaient convaincus de n'avoir pas le moindre pouvoir sur leur environnement, devenaient, littéralement, des cadavres ambulants. Dans les camps on les appelait les « musulmans », en attribuant à tort leur comportement à une soumission fataliste à l'environnement analogue à celle qu'on impute aux musulmans. […] Ces hommes étaient si totalement privés de réactions affectives, d'amour-propre et de toute forme de stimulation, si totalement épuisés, physiquement et psychiquement, qu'ils se laissaient totalement dominer par l'environnement. »

 

Traversant en permanence des épreuves traumatiques depuis la déportation, les prisonniers subissent un processus de dépersonnalisation et d'infantilisation, par la dégradation physique et morale, par la faim, par le froid, par la soif, par la peur des tortures, de la mort, et de ne pas avoir la force de résister.

 

Le but premier des Nazis n'est donc pas la mort, même si celle-ci fut une conséquence inéluctable pour plus de dix millions de déportés. Il s'agit avant tout de violer l'intégrité de la personne humaine, de lui enlever son humanité, et son visage. C'est ce qu'explique Jorge Semprun dans L’Écriture ou la vie, quand il évoque l'absence de miroir dans le camp de concentration :

 

« Depuis deux ans, je vivais sans visage. Nul miroir, à Buchenwald. Je voyais mon corps, sa maigreur croissante, une fois par semaine, aux douches. Pas de visage, sur ce corps dérisoire. De la main, parfois, je frôlais une arcade sourcilière, des pommettes saillantes, le creux d’une joue. »

 

 

 

III Comment résister dans ces conditions extrêmes ?

 

On comprend dès lors qu'il est très difficile de résister dans ces conditions de l'extrême. Toutefois, certains ont eu la force de résister. Face à la dégradation physique et morale, face aux humiliations et à l'entreprise de déshumanisation, certains ont eu un sursaut, et furent animés par un puissant instinct de survie et par une volonté farouche de résister et de lutter pour conserver leur dignité et leur humanité. Dans ces conditions de l'extrême, certains vont prendre conscience qu'un être humain, c'est avant tout l'association d'un estomac, d'un cœur et d'un esprit. Dès lors, les formes de la résistance vont correspondre à la satisfaction de ces trois éléments.

 

 

A. Les formes de la résistance individuelle

 

 

1. Se laver

 

On peut d'abord résister de façon individuelle, face à l'environnement, contre l'abandon et le désespoir, avec la volonté de préserver sa dignité et son intégrité. Ainsi, se laver tous les jours, malgré la saleté, malgré le froid est un acte de résistance contre l'oubli de soi. En se lavant, on n'oublie pas que l'on est un être humain et civilisé. C'est ce dont témoigne Primo Levi dans Si c'est un homme :

 

« Ici, se laver tous les jours dans l'eau trouble d'un lavabo immonde est une opération pratiquement inutile du point de vue de l'hygiène et de la santé, mais extrêmement importante comme symptôme d'un reste de vitalité, et nécessaire comme instrument de survie morale. […] puisque même ici il est possible de survivre, nous devons vouloir survivre, pour raconter, pour témoigner ; et pour vivre, il est important de sauver au moins l'ossature, la charpente, la forme de la civilisation. Nous sommes des esclaves, certes, privés de tout droit, en butte à toutes les humiliations, voués à une mort presque certaine, mais il nous reste encore une ressource et nous devons la défendre avec acharnement parce que c'est la dernière : refuser notre consentement. Aussi est-ce pour nous un devoir envers nous-mêmes que de nous laver le visage sans savon, dans de l'eau sale, et de nous essuyer avec notre veste. Un devoir, de cirer nos souliers, non certes parce que c'est écrit dans le règlement, mais par dignité et par propriété. Un devoir enfin de nous tenir droits et de ne pas traîner nos sabots, non pas pour rendre hommage à la discipline prussienne, mais pour rester vivants, pour ne pas commencer à mourir. »

 

Se laver est la première forme de désobéissance individuelle, la démonstration à soi-même que l'on refuse d'être traité moins bien qu'une bête.

 

 

2. Prier

 

Dans le camp nazi, il est interdit de prier. Toute pratique religieuse, chrétienne ou juive, est proscrite. Dès lors, prier en secret devient un acte de résistance spirituel qui maintient certains déportés en vie, continuant d'avoir la foi au cœur de l'enfer. Il faut lire L’Âme résiste de Joseph Onfray pour s'en prendre en compte cette forme de résistance intérieure :

 

« Toute manifestation religieuse, publique ou privée, est interdite à Buchenwald ; elle conduirait son auteur au crochet du crématoire, où l'on « suspend » comme disent les Boches – et hélas, c'est bien le terme – les condamnés. Pourtant, on peut nous ravir tout ce qui fait extérieurement la personnalité, on peut nous faire mourir de faim, « ils » peuvent « avoir la graisse et même la peau » ; mais ils ne supprimeront pas la pensée. ...Et ce qu'on appelle le « moral », c'est la pensée qui l'entretient et, avant tout, la pensée religieuse. »

 

Prier, c'est résister, car cela fait appel à l'âme, à ce qu'il y a d'irréductible en nous. La prière est un acte religieux, et la religion est une pratique humaine. Car seul l'être humain est le seul être vivant à prier. Prier, c'est donc résister, car c'est affirmer que l'on n'est pas une bête, mais un être humain, doué d'un cœur et d'une pensée.

 

 

3. Dessiner

 

De nombreux artistes se mettent à dessiner en cachette ce qu'ils voient, ce qu'ils observent, ce dont ils sont les témoins : Léon Delarbre, déporté à Auschwitz, Buchenwald, Dora et Bergen-Belsen, parvient à emporter 50 dessins faits dans les camps, cachés entre sa poitrine et sa veste. Boris Taslitzky a fait plus de 106 dessins et aquarelles pendant sa déportation à Buchenwald.

 

Zoran Music, artiste déporté au camp de concentration de Dachau, dessine les cadavres entassés car il trouve que ces tas de cadavres gardent une certaine beauté tragique. Mais il les dessine aussi en signe de respect, comme un dernier hommage qu'il leur rend. Il ne veut pas les trahir, ni les oublier. Il veut garder cette grâce. Dessiner les morts s'apparente alors au retour de la grâce, à la reconnaissance de leur humanité, à la personnalisation et à la gratitude. Il dessine ainsi pour rester humain, pour dénoncer la barbarie, et pour garder un témoignage de ce qu'il a vu et vécu. Dessiner devient alors un acte de résistance, un devoir de mémoire et un témoignage de l'horreur vécue et traversée. En leur rendant un visage, Zoran Music préserve la dignité humaine. Il montre ainsi, à lui comme à ses camarades, qu'il n'est pas réductible à du simple bétail. Car même si les journées sont longues et difficiles, avec plus de quinze heures de travail quotidien, la création artistique, clandestine, illicite, permet de ne pas oublier que l'on n'est pas un simple numéro, un simple objet.

 

« Les SS nous considéraient, mes camarades et moi, comme des « Stück », comme des machines. Peu à peu, nous le devenions, nous perdions notre humanité, notre fierté, et nous réduisions à des numéros sans identité. Torturés à longueur de temps, moralement et physiquement, nous vivions au départ dans la peur de mourir, puis dans le stress de perdre un compagnon à tout instant, dans la paranoïa, pour ensuite tomber dans la folie. Le simple fait de s'endormir ou de rêver au lieu de travailler nous terrifiait car à tout moment les SS pouvaient nous tuer. La mort devenait une habitude machinale. Les cadavres entassés devenaient un paysage morbide. Mais nous avions toujours cette lueur d'espoir en nous, qui réchauffait nos cœurs. Mais plus les jours passaient, et plus il y avait de blessures, plus cette lueur d'espoir diminuait. Et même si elle était très faible, nous y croyions toujours. De plus, grâce au dessin, je prenais conscience que même dans ces horribles conditions, ces conditions de l'extrême, j'étais toujours un homme, un être humain. Un homme qui a toujours sa dignité, son esprit, sa culture. Cet art me permettait de lutter, de lutter contre les Allemands, de lutter contre la mort, constamment présente, jour et nuit. Et même si la vie est une errance, je préfère errer dans l'art du dessin que dans des tas de cadavres. Dessiner des cadavres était pour moi la seule activité qui avait un sens. Cette pratique était une façon de retrouver un peu d'humanité. Après tout, une bête en est incapable. C'est pour cette raison que cette pratique devait rester secrète. Car tout ce qui avait un sens pour nous était enlevé par les SS. De plus, j'avais entendu dire que certains artistes, peintres, musiciens, écrivains, s'étaient fait couper les mains pour avoir pratiqué leur art, pour avoir voulu résister. Je dessinais donc en cachette, avec des feuilles « organisées » et des bouts de charbon. Mes compagnons et moi, nous devenions des cadavres vivants, tels des pantins articulés dirigés par les SS. Nous sombrions dans un état de léthargie cachexique, mais l'envie de dessiner était plus forte que tout, telle une drogue dont je ne pouvais pas me passer. C'est grâce à cette envie, à cette passion, que je continuais à vivre, et c'est grâce à cela que je pus témoigner, comme je le fais aujourd'hui. Chaque jour, je répétais le même mouvement. Chaque jour, je représentais les mêmes visages abrupts et escarpés. L'art était une évasion spirituelle qui nous était indispensable pour survivre. »

 

 

4. Désobéir

 

On peut résister aussi en désobéissant aux ordres donnés par les SS. C'est ce que fit Luwig Szymczak à Dora. En mars 1944, il refuse d'exécuter une pendaison sur la place d'appel. Il est assassiné par la Gestapo début avril 1945, peu de temps avant la libération du camp.

 

Mais ces actes de résistance individuelle sont limités car ils ne concernent que des individus possédant une force d'âme exemplaire. De plus, ils sont facilement punissables. Enfin, on peut se demander dans quelle mesure ces formes de résistance individuelle sont vraiment individuelles. Car Primo Levi rapporte qu'il décide de se laver dans Si c'est un homme parce qu'un autre détenu, l'Autrichien Steinlauf, lui explique la raison d'être et la nécessité de cet acte individuel quotidien. Seul, Primo Levi n'aurait pas pu lutter contre l'abandon et le désespoir. De même, la pratique religieuse n'est jamais vraiment individuelle. Pratiquer une religion, c'est avant tout créer du lien. Avec Dieu, certes, mais aussi et surtout avec les autres coreligionnaires. En ce qui concerne les artistes, ceux-ci n'ont pu pratiquer leur art et dessiner que parce que le papier, les crayons et le charbon étaient « organisés », c'est-à-dire volés, à l'administration, par des camarades détenus. Et l'acte de dessiner n'est jamais vraiment individuel, car on dessine aussi pour un spectateur, pour quelqu'un et pas seulement pour les morts. Les peintres pouvaient ainsi faire le portrait d'un camarade pour lui rendre un visage et sa dignité. Enfin, la désobéissance est très limitée, car elle se conclue bien souvent par la mort.

C'est pourquoi les déportés prennent finalement conscience de la nécessité d'organiser une résistance collective.

 

 

 

B. Les formes de la résistance collective

 

 

1. L'entraide, la fraternité et le partage

 

Jean Gavard, dans Une jeunesse confisquée, raconte que c'est avant tout le sentiment de fraternité qui l'a aidé à survivre et à résister face à la mort omniprésente au camp de Mauthausen :

 

« Le sentiment humain qui nous soudait transcendait le ravage mental de la violence concentrationnaire nazie. »

 

Cela pouvait se traduire par le partage de la nourriture. Chaque soir, les déportés conservaient un morceau de leur pain et chaque morceau de pain était rassemblé afin de permettre aux camarades les plus épuisés d'avoir une chance de survivre. Certains déportés, comme Pierre Rolinet, déporté au camp de Natzweiler Struthof, a pu survivre grâce à cette solidarité, malgré sa diphtérie et sa dysenterie.

 

Dans Ravensbrück, Germaine Tillon raconte que les déportées ont pu sauver la vie de jeunes filles polonaises en échangeant leurs numéros avec ceux de mortes inconnues. Cette entreprise était risquée et limitée, mais efficace.

 

 

2. Le sabotage

 

Bien organisés, les déportés résistent en sabotant le matériel dans les usines allemandes. Selon le témoignage de Jeannette L'Herminier, déportée à Ravensbrück, certaines résistantes s'organisaient dans les ateliers de production pour faire sauter des machines. Ce fut notamment le cas d'Hélène Millot, de Noémie Suchet et de Simone Michel-Levy qui furent pendues pour sabotage.

 

 

3. L'organisation de réseaux clandestins à l'intérieur du camp

 

Des réseaux de résistance se tissent à l'intérieur du camp. Les déportés français de Buchenwald s'organisent à partir de 1944 en créant un Comité des Intérêts Français. Cette organisation a pour modèle le Conseil National de la Résistance qui réunit les principaux représentants des mouvements de résistance en France contre les Nazis et les collaborateurs. Le Comité des Intérêt Français a pour objectif de représenter et de défendre les Français à l'intérieur du camp, tout en organisant la solidarité de la communauté.

 

 

4. L'espionnage

 

Grâce à l'organisation d'une résistance collective, l'espionnage est rendu possible. Ainsi Guy Chataigné, déporté au camp de Sachsenhausen, parvient à transmettre à ses camarades résistants une carte réalisée par un détenu qui montre l'avancée des troupes alliées en Allemagne. Cet espionnage permet ainsi de cartographier le territoire ennemi tout en ayant des informations précises sur l'évolution de la guerre.

 

 

5. L'évasion

 

On peut considérer l'évasion comme une forme de résistance collective, dans la mesure où les seules évasions réussies furent collectives, et aussi parce qu'il s'agit de quitter le camp afin d'alerter les Alliés sur la réalité des camps de concentration. Le 4 août 1942, cinq détenus parvinrent à s'évader du camp de Natzweiler. Ils réussirent à s'évader grâce à une véritable concertation commune, ayant rassemblé suffisamment de vivres, d'essence, une carte de la région et une boussole. Une telle entreprise ne peut réussir que si elle est collective et longuement préparée.

 

 

6. La résistance armée

 

Des révoltes armées, longuement préparées et finement organisées éclatent dans les camps d'extermination de Treblinka, Sobibor et Auschwitz. Le 2 août 1943, les Juifs polonais des Kommandos de Treblinka s'emparent d'armes à feu, et font exploser les réserves de carburant. Le 14 octobre 1943, le comité clandestin des Juifs polonais organisent une insurrection à Sobibor. Ils s'emparent des armes, coupent le courant de la clôture, ouvrent une brèche dans les barbelés et une cinquantaine de déportés parviennent à s'enfuir.  Le 7 octobre 1944, le Sonderkommando d'Auschwitz décide de libérer le camp :

 

« Au commencement, nous, les rebelles, apprîmes que les autorités allemandes se préparaient à liquider définitivement le Kommando spécial. Cette information fut transmise à tous les Kommando révoltés. L'arrivée des gardes fut fatidique. C'était l'élément déclencheur de cette révolution. C'est alors que nous sortîmes les armes de terre, nous attaquâmes les SS et envoyâmes des grenades dans le crématoire 3. La section B-59 saisit l'Okapo afin de l'expulser dans le crématoire. Ma section ouvrit le feu sur les gardes afin de couper les fils électriques du camp des femmes. Je me battais pour des valeurs concrètes et inaliénables. Nous chantâmes deux hymnes symboliques, tels que « l'Internationale » et la « Hatikva ». Nos valeurs proclamaient la liberté ! Il fallait que nous nous extirpions de cette spirale infernale, qui faisait de nous des esclaves en voie d'extermination. Alors nous terminâmes cette macabre aventure. Lorsque le glas de la guerre sonna, nous étions tous saisis d'une fougueuse rage, d'une intense sensation de vengeance, accompagnée d'une angoisse grandissante et de sueurs froides. Mais ce rite de la peur et de la soumission était révolu. Nous nous lançâmes corps et âmes, dans cette bataille entre la vie et la mort. Toutes les émotions s’entremêlèrent, se nouant une à une pour former une effervescente extase guerrière. Enfin, les rôles étaient inversés. Nous explosâmes de cette folie vengeresse. C'est alors que nous jouâmes une nouvelle pièce dans ce théâtre dantesque, au nom de la liberté, de l'humanité et de la dignité. »

 

Toutes ces révoltes armées se terminent dans un bain de sang, mais prouvent que les Juifs ne sont pas des bêtes que l'on mène à l'abattoir, mais des êtres humains se battant pour la liberté.

 

7. La vie culturelle

 

Pour éviter la dépersonnalisation, maintenir le moral et lier entre eux le cœur et l'esprit, une vie culturelle est animée clandestinement par certains résistants dans les camps. Les enfants peuvent ainsi, en cachette, recevoir des cours de langue, de mathématiques ou de français. A Buchenwald, le 24 décembre 1944, est organisée dans le block 34 une soirée exceptionnelle : les Tchèques chantent la Marseillaise, des pièces de théâtre sont jouées et mises en scène sur la vie quotidienne dans le camp, ainsi que des passages de la Bible. Dans Le Mort qu'il faut, Jorge Semprun rapporte qu'il parvient à communiquer avec un « cadavre vivant » grâce à l'évocation d'un poème de Rimbaud.

 

 

 

IV. Les valeurs de la résistance dans les camps nazis

 

Même au risque de la mort, des déportés ont eu la force et le courage de résister. Cette force s'enracine dans la conviction profonde d'être avant tout un homme, un être vivant possédant une dignité irréductible et une liberté inaliénable. C'est au nom de ces valeurs essentielles que des déportés se sont organisés pour résister, pour lutter contre la barbarie, et vaincre le règne de la terreur et de la mort. Il était essentiel pour un résistant de montrer que même des conditions extrêmes ne pouvaient enlever ce qui fait d'un homme un être humain : sa dignité, son humanité, que l'on réalise par des actes de fraternité, de solidarité, rendant possible la justice, l'autonomie, la liberté, l'égalité, et les valeurs fondamentales de l'humanisme, des Lumières et de la République. C'est notamment ce qu'ont voulu enseigné les déportés à travers le Serment de Buchenwald du 19 avril 1945, et le Serment de Mauthausen du 16 mai 1945. Ces Serments proclament la nécessité de la justice et de la fraternité entre les peuples, la lutte contre le nationalisme, le refus du racisme et le respect de la personne humaine, ce que Bruno Bettelheim appelle le « cœur conscient ».

 

Puissent ces Serments perdurer dans la mémoire des générations futures.

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