Au revoir là-haut de Pierre Lemaître : lecture analytique 3

Publié le par Professeur L

L'ossuaire de Douaumont est un monument à la mémoire des soldats de la bataille de Verdun de 1916, situé à la limite des communes de Douaumont-Vaux et Fleury-devant-Douaumont, à quelques kilomètres de Verdun, dans le département de la Meuse en région Grand Est.

L'ossuaire de Douaumont est un monument à la mémoire des soldats de la bataille de Verdun de 1916, situé à la limite des communes de Douaumont-Vaux et Fleury-devant-Douaumont, à quelques kilomètres de Verdun, dans le département de la Meuse en région Grand Est.

Année scolaire 2019-2020 – Lycée Cassini (Clermont-de-l ’Oise)

Niveau seconde – séquence 1 : des personnages dans la tourmente de l’Histoire et les spirales du souvenir

Objet d’étude : le roman et le récit du XVIIIe au XXIe siècle

Problématique : comment la littérature permet-elle de surmonter les drames humains et les épreuves de l’existence ?

Séance 5

Support : Pierre Lemaître, Au Revoir là-haut, chapitre 20, 2013.

 

Introduction

Je présente l’auteur

Pierre Lemaitre est né à Paris le 19 avril 1951. Il commence sa carrière professionnelle comme psychologue dans la formation professionnelle des adultes, enseignant la culture générale, la communication. Il anime aussi des cycles de littérature à destination de bibliothécaires. Puis il se tourne vers l'écriture de scénarios et de romans. A partir de 2006, il peut vivre de ses œuvres. Auteur de romans policiers, la publication d'Au Revoir Là-Haut marque un tournant important dans sa carrière car il change de genre littéraire pour publier un roman qu'on peut qualifier de picaresque (le roman picaresque peut se définir comme un récit sur le mode autobiographique mettant en scène des héros miséreux vivant généralement en marge de la société. Ils vivent généralement des aventures extravagantes et pittoresques qui les mettent en contact avec toutes les couches de la société. Ce type de roman porte en lui une très forte critique de la société qu'il décrit).

Je présente l’œuvre :

Prix Goncourt 2013

A la sortie de la guerre, en novembre 2019, deux anciens Poilus, Édouard Péricourt (fils de la haute bourgeoisie, dessinateur fantasque, homosexuel, rejeté par son père) et Albert Maillard, modeste comptable, essaient tant bien que mal de survivre aux marges d’une société qui veut oublier la guerre et surtout les soldats survivants. La réintégration est d’autant plus difficile qu’Edouard Péricourt, en plus d’être rejeté par son père, est une gueule cassée. Leur relation naît le 9 novembre 1918, juste avant la fin de la Grande Guerre. Albert est le témoin d'un crime : le lieutenant Henri d’Aulnay-Pradelle, aristocrate arriviste qui veut gagner ses galons de capitaine, parvient à lancer une dernière offensive en faisant croire que les Allemands, qui attendent pourtant l'Armistice comme les Français, ont tué deux de ses hommes éclaireurs, mais Albert a compris que c'est son lieutenant qui leur a tiré une balle dans le dos. Pendant l'offensive, Pradelle, se voyant démasqué, pousse Albert dans un trou d’obus, ce dernier se retrouve alors enterré vivant face à une tête de cheval mort. In extremis Édouard sauve Albert d’une mort atroce au prix de sa défiguration par un éclat d’obus, faisant de lui une gueule cassée, alors qu'Albert, traumatisé, devient paranoïaque.

Démobilisés, Albert et Édouard, amers, vivent difficilement à Paris. Ces deux laissés-pour-compte se vengent de l'ingratitude de l’État en mettant au point une escroquerie qui prend appui sur l'une des valeurs les plus en vogue de l'après-guerre : le patriotisme. Ils vendent aux municipalités des monuments aux morts fictifs. Quant au lieutenant Pradelle, il profite des nombreux morts inhumés dans des tombes de fortune sur le champ de bataille pour signer un contrat avec l’État qui prévoit de les inhumer à nouveau dans des cimetières militaires, vendant « aux collectivités des cercueils remplis de terre et de cailloux, voire de soldats allemands ».

Je présente l’extrait

L’extrait suivant se situe au moment où Albert Maillard revient du dîner chez M. Péricourt. Il met en scène l’explication de l’escroquerie aux monuments aux morts que souhaite mettre en place Edouard. L’extrait met en scène la découverte progressive par Albert du stratagème d’Edouard. Il s’accompagne d’une critique féroce de la politique mémorielle de la France d’après-guerre.

Je formule la problématique

Comment l’auteur parvient-il à dénoncer l’imposture de la politique mémorielle de la France d’après-guerre ?

J’annonce le plan

  1. Une découverte progressive à travers le jeu du point de vue interne
  2. L’opposition entre deux esthétiques concernant la guerre
  3. Une dénonciation satirique de la propagande mémorielle
Monument aux morts de Montrouge, place du Maréchal Leclerc, réalisé en 1922 par le sculpteur parisien Eugène Bénet . Ce monument représente de façon symbolique la Victoire entraînant le courageux soldat, alors qu’un blessé l’implore du regard.

Monument aux morts de Montrouge, place du Maréchal Leclerc, réalisé en 1922 par le sculpteur parisien Eugène Bénet . Ce monument représente de façon symbolique la Victoire entraînant le courageux soldat, alors qu’un blessé l’implore du regard.

  1. Une découverte progressive à travers le jeu du point de vue interne
  • L’auteur parvient à ménager du suspense et à dévoiler le plan d’Edouard seulement à la toute fin de l’extrait grâce au jeu sur les points de vue
  • Toute la scène est décrite et racontée du point de vue d’Albert qui est mis à l’épreuve par Edouard
  • Edouard met en scène la révélation de son plan
  • On découvre progressivement, à travers les yeux d’Albert, l’imposture préparée par Edouard
  • Cependant l’auteur joue avec le point de vue interne de manière subtile, car avant de nous faire voir ce que regarde Albert, l’auteur nous montre le visage de son personnage et les émotions exprimées, ce qui renforce la curiosité du lecteur
  • Tout se passe comme si le livre de dessins était d’abord en contre-champ
  • On passe donc, avec Albert qui devient le porte-parole du lecteur, de la joie (« un cri du cœur », « il en rit tout seul »)  à la frustration (« Albert est déçu »), puis à l’incompréhension, avant d’être illuminé à la toute fin par le projet d’Edouard
  • Les pensées et sentiments d’Albert développés grâce au point de vue interne permet par ailleurs de ralentir l’action, de dilater le temps, et ainsi de ménager le suspense en suscitant les interrogations du lecteur
  • La lenteur de la découverte est aussi renforcée par la mise en scène d’Edouard qui expose son projet avec une solennité certaine : « Edouard …l’ouvre lentement, une vraie cérémonie »
  • Dans l’extrait précédent, l’auteur a voulu faire de son personnage Albert un nouvel auteur (celui du récit héroïque de la mort d’Edouard, inachevé et raté)
  • Dans cet extrait, l’auteur choisit Edouard comme metteur en scène d’une idée qui est au centre du roman, puisque c’est cette idée qui va projeter les deux personnages vers leur destin

 

 

  1. L’opposition entre deux esthétiques concernant la guerre
  • Cet extrait est presque entièrement consacré à la description des dessins d’Edouard
  • Or le narrateur, qui adopte le point de vue candide d’Albert, éprouve un malin plaisir à décrire dans le détail des dessins qui se caractérisent avant tout par leur inauthenticité, leur fausseté, leur lourdeur et leur laideur
  • Ce sont des pastiches de scènes lyriques et épiques
  • Aujourd’hui on parlerait de kitsch : « c’est d’une laideur totale »
  • Les scènes dessinées sont décrites de telle manière qu’elles apparaissent comme ridicules car exagérées, hyperboliques et surtout totalement déconnectées de la réalité de la guerre
  • On a là une série d’images d’Epinal faites pour endormir les consciences en les maintenant dans l’illusion d’une beauté guerrière
  • La dimension kitsch des dessins est soulignée à l’aide du présent de description et d’énumérations
  • La laideur des dessins est soulignée par le discours indirect libre : « il faut le voir pour le croire »
  • Le fait que les dessins apparaissent comme des laideurs aux yeux d’un personnage candide permet de rendre ce point de vue objectif et de mieux souligner le ridicule de cette esthétique grossière et irréaliste
  • Opposition entre deux esthétiques : l’esthétique kitsch de ces dessins servant de modèles à des statues et les dessins pris sur le vif par Edouard dans les tranchées
  • A travers cette opposition entre une esthétique réaliste (champ lexical de la vérité : « authenticité », « vérité », termes renforcés par l’adjectif « telle ») et une esthétique kitsch (champ lexical de l’inauthenticité et de l’exagération : « trop démonstratif », « outré », « on dirait que c’est dessiné avec des adjectifs »), l’auteur dévoile son art poétique
  • L’art a pour mission d’être vrai en dévoilant la réalité de la guerre dans toute sa laideur et toute son horreur, en visant la simplicité, en évitant les exagérations épiques et mélodramatiques
  • A travers cette opposition, l’auteur développe une critique virulente de la politique mémorielle de la France après la guerre qui a instrumentalisé à des fins de propagande les notions d’héroïsme et de sacrifice, travestissant ainsi la réalité de la guerre

 

  1.  Une dénonciation satirique de la politique mémorielle
  • Ainsi Edouard est prêt à monter une escroquerie aux monuments aux morts pour se venger des préjudices subies, de sa marginalisation et de sa gueule cassée
  • Mais cette escroquerie sert en réalité à dévoiler deux mensonges : le mensonge artistique des monuments aux morts qui déguisent la guerre en lutte héroïque au lieu d’en montrer l’horreur, et le mensonge politique qui instrumentalise le patriotisme et le deuil national pour véhiculer une propagande nationaliste
  • L’auteur développe ici une satire de la politique mémorielle de la France après 1919, dénonçant la laideur d’un art et d’une politique hypocrites et mensongers
  • C’est ce que révèle la dernière pensée d’Albert qui clôture cet extrait qui comprend que l’Etat ne cherche pas à faire réfléchir le citoyen, mais à flatter les instincts et la souffrance du peuple

 

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